Étrange votation

Interview sur « Neutrality Studies » de Pascal Lottaz par Benoît Paré
LATEST LATEST, 16 septembre 2026
Par Jean-Pierre Vettovaglia

Les partisans du oui veulent un certain type de neutralité et les partisans du non envisagent un autre type de neutralité.
Mais quel que soit le résultat du vote, la Suisse reste « neutre ». Le CF Cassis a dit : « la Suisse a été, est et restera neutre ». Allez faire comprendre cette schizophrénie à l’étranger … ! Les partisans du oui veulent une vraie neutralité conservatrice à l’ancienne, les partisans du non veulent une neutralité adaptative et souple alignée sur une politique d’intérêts à court terme. Une députée bâloise « verte » dit : « une Suisse sans sanctions n’est plus la Suisse » ! Les bras nous en tombent.
Cependant, l’initiative signée par près de 140.000 citoyens et le résultat du 27 septembre avec très vraisemblablement un million de oui en sa faveur démontre un malaise dans notre pays à propos de la politique étrangère suivie par le gouvernement depuis 2022 en particulier.
Quel malaise dans notre politique étrangère ? et où est le problème ?
Il tourne en fait autour de deux problèmes essentiels de la neutralité : les sanctions et le rapprochement avec l’OTAN.
En ce qui concerne les sanctions :
Il s’agit de savoir s’il faut-il reprendre directement les sanctions américaines, britanniques et européennes (UE) ou faut-il en lieu et place prendre des mesures de non contournement ce qui a été notre politique jusqu’ici et encore en 2014 après la prise de la Crimée par la Russie.
A noter que les mesures de non-contournement permettent intelligemment de ne pas imposer directement des sanctions dans un cas (la Russie) et pas de sanction du tout dans d’autres cas, comme contre Israël ou les États-Unis, constituant de fait la seule façon intelligente de procéder.
En ce qui concerne notre attitude à l’égard de l’OTAN :
Une adhésion est impossible et personne en Suisse ne la revendique. Elle ne passerait jamais le cap d’une double majorité du peuple et des cantons. Reste donc à savoir jusqu’où ce rapprochement doit aller…
Certains estiment que nous sommes déjà allés trop loin, beaucoup trop loin. D’autres estiment au contraire que la plus grande interopérabilité (c’est le mot magique dont se délecte un Jacques Pitteloup, Ambassadeur de la Suisse auprès de l’OTAN et l’un de ses principaux lobbyistes) est nécessaire. Mais on ne précise pas que la marge est faible entre interopérabilité et compromission.
Il y en a un troisième problème qui est notre politique de paix, soit le 4e paragraphe du nouvel article de la cst suisse.
La question est simple. Comment peut-on continuer d’assurer des médiations si l’on a choisi son camp ? La terre entière a vu le gouvernement suisse choisir les puissances occidentales, ils ont vu la Suisse officielle choisir son camp, appartenir à l’Occident, soutenir l’Ukraine…au prix d’une conférence ridicule sur le Bürgenstock… Cela ne peut que desservir nos prétentions à être le médiateur officiel et historique de la planète. Cette illusion va se dissiper de toutes les manières car le centre du monde est en train de quitter l’Europe et bien d’autres pays, sans qu’ils soient nécessairement neutres, peuvent prétendre à jouer un rôle de médiateur. Nous n'avons pas le monopole …et aucun prospectiviste au DFAE ou à la Défense. La domination des anciens empires coloniaux britanniques et français pendant des centaines d’années est maintenant terminée. L’Europe n'est plus qu’un petit appendice de l’Asie.
Il y en a un quatrième qui est l’incessante répétition du respect de la Suisse pour le droit international
La Suisse se veut un adepte du droit international. Mais elle ne dit rien d’un « monde régi par des règles définies » à Washington et qui violent le droit international onusien tous les jours. Le Département de la Défense utilise fréquemment déjà d’ailleurs l’expression non pas de droit international mais d’un monde de « règles » empruntées à l’Amérique. On est formaté… Notre droit international est une notion à utilisation fort variable. Tout le monde peut le voir.
On y fait référence lorsque cela nous arrange et l’on n’en parle pas lorsqu’il « dérange ».
Quelle est la toile de fond ?
Pour certains, l’avenir de la Suisse passe par une appartenance à l’UE et une collaboration poussée avec l’OTAN. Ils veulent changer l’orientation du pays et l’arrimer fortement à l’Occident. C’est un choix moral alors qu’un État n’a pas d’amis mais essentiellement des intérêts. Autrement dit la moraline de nos dirigeants actuels s’oppose à la « Réalpolitique ».
Les autres voient l’OTAN comme un vulgaire haut-parleur américain vendeur d’armement et l’UE comme un ensemble peu pertinent et en proie à des difficultés aussi vastes qu’avérées.
C’est un choix de société qui oublie la dimension intérieure de la Suisse et sa cohésion, son véritable ADN.
Qu’est-ce que le CF et les adversaires de l’initiative ne veulent pas voir ou l’histoire d’un aveuglement.
1.- Les Etats-Unis ne respectent plus rien ni personne dans leur quête de dominance globale. Ils sont dangereux pour la planète entière et pour la paix du monde. Mais la Suisse a un besoin quotidien d’OTAN ?
2.- L’UE est dirigée par une personne qui outrepasse fréquemment ses droits de manière discutable et irresponsable. Couvert de dettes, cet ensemble vacille. Pourtant la Suisse fourmille d’euro-turbos en tous genres.
3.- La politique du CF à l’égard d’Israël est incompréhensible de compromission et de complicité. De lâcheté aussi. Personne ne proteste devant les exactions d’Israël à Gaza, en Cisjordanie, au Sud-Liban et en Syrie.
4.- Les violations quotidiennes des Conventions de Genève par israël laissent (droit international humanitaire) le CF de glace…malgré la canicule.
Vouloir une autre politique est aussi un des buts de l’initiative.
Suite de l’initiative et conséquences
Le problème ne s’arrête pas au lendemain de la consultation populaire dont moins de 10% connaissent une issue positive en Suisse. La lutte continue. Car le problème principal sera d’infléchir la politique étrangère du Conseil fédéral et particulièrement celle de Cassis, qui est une aberration de l’esprit, et celle du Département militaire (aujourd’hui DDPS) dont la pleine allégeance à l’OTAN est hautement visible et doit être réduite à des proportions acceptables. On l’a vu avec sa politique d’achats de matériel de guerre, ce département est franchement irresponsable. Les lobbys étrangers ont toutefois eu raison de nos habitudes ancestrales : sanctions directes sous pression de l’UE, rapprochement échevelé avec l’OTAN et silence imposé sur Israël… C’est de bonne guerre. Les milieux concernés nient toutes influences étrangères, évidemment. C’est de bonne guerre.
Reste à savoir le grand pourquoi ?
Parce que la Suisse est sous narratif comme on dirait sous narcose : elle croit que l’agression en Ukraine est de façon évidente et sans raison aucune la seule responsabilité de la Russie que l’on hait. Des faits qui établissent pour le moins un partage de responsabilité avec l’OTAN et les Occidentaux qui auraient pu conduire à cette attaque (en infériorité numérique de 1 à 1,5 contre une doctrine de 3 attaquants pour un défenseur) du 24 février 2022 sont masqués, ignorés ou jugés non relevant.
Ce point de vue est celui du CF, de 70% de notre Assemblée fédérale, de nos militaires bien sûr, de nos « think tanks » et autres lobbys apparentés, y compris étrangers, de l’UBS, de notre industrie d’exportation ainsi que de nos médias et TV aux ordres.
Notre petit complexe militaro-industriel à nous, la politique fédérale, nos banques et notre industrie chimique et pharmaceutique, nos grandes écoles, nos professeurs de droit, l’ASPE, nos médias écrits et télévisés, tous participent de cette haine viscérale de la Russie et ne veulent pas voir les provocations réitérées de l’OTAN depuis la chute du communisme et la fin de l’Empire soviétique.
Ce complexe-là est très difficilement amovible, la lutte sera longue et sans pitié.
Il nous a déjà conduit à une guerre hybride en Europe.
Reste le grand problème des pressions
Il est résolu : Cassis admet que le CF a choisi de plaire à ses partenaires de l’UE avec une reprise directe des sanctions : c’est dans le Message du CF sur l’initiative de novembre 2024. De même le CF avance aussi le fait que prendre des mesures de non contournement aurait représenté un travail « colossal ». Ce qui est colossal, c’est cette admission. Mais de qui se moque-t ’on ? Cassis a par ailleurs admis que la politique étrangère d’un pays dépendait des pressions qui s’exerçaient sur lui. Il l’a dit comme cela. En fait la neutralité est remplacée par une sécurité assez illusoire d’ailleurs, car l’OTAN ne défendra jamais la Suisse.
L’Ambassadeur de l’UE à Berne, Petros Mavromichalis, a joué un rôle important en matière de persuasion des avantages à suivre nos amis de l’UE. Livia Leu, Secrétaire d’État au DFAE à Berne a signé (ou non, elle le nie…) un mémorandum publié par le no 2 du State Department, Wendy Sherman, constatant que la Suisse et les Etats-Unis considéraient que les sanctions étaient à l’avantage des deux pays et que nous partagions la même politique étrangère…le 27 février 2022 !!! Cinq Conseillers fédéraux sur 7 étaient en faveur d’une reprise directe, l’UBS est également intervenue, 70 % du Parlement soutenait la reprise directe.
Pourquoi cette situation ? En période d’incertitude géopolitique, l’appartenance à un ensemble de puissances étrangères semble séduisante. Elle semble promettre protection, clarté et le sentiment d’être du bon côté.
Mais l’appartenance a un prix
Elle engage et oblige. Faire partie d’un camp ne fait pas de nous un médiateur crédible. Elle réduit la marge de manœuvre et la reprise des sanctions nous fait perdre la possibilité de maintenir des canaux diplomatiques et économiques différenciés. Elle entraine dans des dynamiques d’escalade. La Suisse s’inscrit dans des logiques de dissuasion.
Préserver notre rôle traditionnel d’acteur indépendant disposant d’une marge de manœuvre sera-t-il encore possible à l’avenir ?
La Suisse va-t-elle devoir au contraire s’adapter progressivement aux logiques des grands blocs jusqu’à l’annihilation complète de la neutralité ?
La valeur de la position de la Suisse réside dans son indépendance. Dans un monde qui pense de bloc à bloc, l’État qui n’appartient à aucun d’entre eux n’est pas plus faible : il devient rare et potentiellement plus influent.
Quel est le cap juste :
- Renforcer sa propre capacité de défense et de résistance
- Ne pas quitter la logique de la neutralité
- Une communication claire vers l’extérieur impliquant le maintien de la neutralité, le maintien d’une marge de manœuvre en diplomatie dans le domaine humanitaire et sur le plan économique découlant de la non appartenance à un bloc
Donc il s’agit d’avoir une capacité de défense et d’éviter les implications inutiles, voir néfastes de par l’adhésion à un camp.
Dans un monde qui se pense de plus en plus en blocs, la position particulière de la Suisse reste un atout. C’est une politique d’intérêts lucide. Surtout n’appartenons pas à un bloc clairement identifié comme viscéralement antirusse et violemment pro-israélien…Le monde nous regarde.
Il nous fait des limites claires et ne pas laisser toute liberté à un CF dont on peut légitimement se méfier puisqu’il ne communique que fort peu, diffère des informations ou les cachent et pratique une politique d’information de deux poids et deux mesures.
Conclusion
Où est notre politique de paix lorsque nous sommes collés à l’OTAN comme cul et chemise et passons sous les fourches caudines de l’UE subissant bien des humiliations, cédant à des contraintes, et acceptant de se soumettre à la volonté d’un autre pouvoir. Notre crédibilité est fortement érodée.
Car la neutralité n’est que le quatrième élément de l’équation. La Suisse, c’est un pouvoir exécutif collégial, une démocratie directe et un fédéralisme. Tout cela « fout le camp » au même moment :
Le pouvoir exécutif collégial subit de sérieuses et réitérées pressions qui orientent sa politique,
La démocratie directe sera restreinte par les accords successifs avec l’UE,
Le fédéralisme est en question dès que le Conseil fédéral veut limiter l’influence électorale des cantons,
Quant à la neutralité, elle cède devant les excès de moraline de nos dirigeants qui ne comprennent pas l’évolution du vaste monde autour de nous en se concentrant sur leur haine de la Russie, leur véritable passion vécue avec Zelenski et leurs liaisons dangereuses avec l’UE et l’OTAN.
Je rappelle avoir lu qu’en 1853, Gallus-Jacob Baumgartner disait que « le meilleur atout de la Suisse était une neutralité sans faiblesse, intacte, et non le protectorat d’une puissance quelle qu’elle soit ».
Il y a des réalités politiques fortes et l’empathie, la moraline, sont mauvaises conseillères. Elles ne permettent pas de voir le loup ou les loups cachés sous une peau de mouton. Les cœurs helvétiques sensibles ne font pas une politique étrangère. Nous avons à faire à une sorte de mimétisme en formation, de création d’un conformisme mortifère. J’en suis désolé. Le moralisme de Cassis est le vrai fossoyeur de la neutralité.
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