Quelle politique le Conseil fédéral et la majorité des partis veulent-ils mener en repoussant l’initiative populaire sur la neutralité ?

À l’approche de la votation du 27 septembre 2026 sur l’initiative « Sauvegarder la neutralité suisse », les textes qui suivent proposent une analyse critique et engagée de la politique étrangère menée par le Conseil fédéral depuis 2022. À travers plusieurs volets — sanctions contre la Russie, rapprochement avec l’OTAN, crédibilité de la médiation suisse et usage sélectif du droit international — l’auteur interroge la cohérence d’une neutralité qualifiée de « souple » ou « flexible » et met en lumière les tensions entre discours officiel et réalité diplomatique du pays.
Jean-Pierre Vettovaglia, ancien diplomate suisse. Ministre plénipotentiaire à Genève, puis Ambassadeur à Vienne, à Bucarest et à Paris, il a été Représentant personnel du Président de la Confédération auprès de la Francophonie de 2000 à 2007. Il a exercé comme médiateur, notamment en RDC et en Mauritanie, et a dirigé une collection d’ouvrages de référence sur la prévention des crises, saluée en 2014 par le Prix spécial Turgot. Il est décoré de la Légion d’Honneur et de l’Ordre de la Pléiade.

Par Jean-Pierre Vettovaglia, ancien ambassadeur, essayiste,
conférencier, administrateur de banque (Genève)
Berne, fin août 2026
PARTIE 1
Introduction : l’initiative sur la neutralité du 27 septembre 2026 a été commentée ou explicitée officiellement trois fois par le Conseil fédéral :
- Dans le Message concernant l’initiative populaire fédérale « Sauvegarder la neutralité suisse (initiative sur la neutralité) » du 27 novembre 2024 ;
- Dans les explications du Conseil fédéral accompagnant l’envoi des bulletins de vote pour le 27 septembre 2026 ;
- Dans les dernières interventions du Conseiller fédéral Ignazio Cassis à l’été 2026.
Cela permet naturellement toute une série de considérations sur les dires du Conseil fédéral. Ce dernier comme la majorité des Chambres a refusé ce projet qui ne permettrait pas de conduire une politique de neutralité « souple », « flexible » et « de cohésion ». Mais aucun journaliste, aucun parlementaire, aucun porte-parole gouvernemental, aucun commentateur, n’a jamais explicité la politique étrangère que le Conseil fédéral entendait poursuivre ces prochaines années sous les différents labels et appellations de neutralité On en reste à des généralités navrantes qui tournent toutes presque exclusivement autour des sanctions et des ingérences russes.
Par ailleurs, l’information au public suisse est parcellaire. Le Conseil fédéral ne « communique » pas. Beaucoup de concepts restent à l’état de non-dits… On pourrait avoir une neutralité intermittente réduite à une seule règle : la non-participation à un conflit armé. Comme si une femme pouvait être à moitié enceinte. A Berne, on appelle cela « la flexibilité ». Mais personne ne nous dit à quoi elle sert exactement. Quels sont les objectifs précis recherchés par le Conseil fédéral ? Les buts qu’il veut atteindre ? Il ne donne pas d’exemples concrets.
Alors quelle pourrait être la définition de la neutralité limitative, souple, coopérative, différentielle du Conseil fédéral et de la majorité des Chambres de l’Assemblée fédérale ? Que veulent faire de la neutralité ceux qui rejettent l’initiative ?
C’est l’objectif de ce texte : reconstituer « en creux » la politique étrangère voulue par le Conseil fédéral et la majorité des Chambres ainsi que par les élites suisses (industrie, économie, finances, médias, universités).
Notons que d’une manière générale, le Conseil fédéral veut mener la politique étrangère de la Suisse seul, le plus loin possible de toutes contraintes. Il bénéficie d’une solide majorité dans ce domaine dans les deux Chambres de son Parlement. La neutralité « flexible » est donc finalement la liberté de faire ce qu’il veut. Pourquoi consulter le peuple suisse et surtout les cantons, deux empêcheurs de danser en rond ? C’est une neutralité à la tête du client, une neutralité de deux poids, deux mesures.
Décortiquons alors la politique du Conseil Fédéral !
Quelle politique sa définition d’une neutralité (qui « a été, est et sera » selon Cassis) implique-t-elle ou cache-t-elle ?
1.- Le Conseil fédéral veut limiter « la neutralité à la non immixtion dans une guerre »
C’est l’idée du Conseil fédéral dès 1991 comme référencé dans mon livre sur la Neutralité[1].
Aujourd’hui, il n’est par ailleurs plus question de neutralité, c’est un « concept dépassé » dit le Président de l’Association suisse de politique étrangère, Jon Pult, à mon assistante ce juillet 2026. Tous les officiers supérieurs de l’armée suisse en fonction que j’ai interrogés ces dernières années me disent que la Suisse a cessé d’être neutre le 28 février 2022 date à laquelle la Suisse a choisi son camp et a jeté sa neutralité aux orties sans le dire bien sûr. La date est fatidique et restera dans les livres d’histoire. La neutralité est désormais vidée progressivement de son contenu mais il restera toujours une coquille d’œuf à montrer. La guerre en Ukraine aura eu raison de plus de 200 ans d’existence d’une neutralité qui est pour beaucoup l’ADN du pays.
La Suisse a en effet choisi de soutenir les Puissances occidentales contre la Russie dans une guerre par procuration (mais pas seulement) que personne ne veut appeler par son nom, mais qui constitue bel et bien un conflit armé des Etats-Unis, de l’OTAN et de l’UE contre la Russie par Ukraine interposée avec l’objectif déclaré d’affaiblir la Russie, de l’amoindrir et de la dépecer en plusieurs douzaines d’États indépendants. Les cartes américaines de ce démembrement sont consultables sur le net. Cet objectif, c’est celui de la Suisse : elle a choisi le « bien » contre le « mal » d’une manière incroyablement rapide, crédule et horriblement naïve. Nietzsche et sa moraline ont subitement remplacé le réalisme de sa politique étrangère depuis 1815.
Entre la Russie et l’OTAN dans le dossier ukrainien, la Suisse a choisi : elle est de tout cœur avec l’Ukraine et soutient le camp occidental. Dans ce combat entre l’Amérique et l’Ouest de l’Europe contre la Russie, elle n’avait justement pas à choisir en fonction du seul principe qu’elle prétend respecter encore (non immixtion dans une guerre), même si ses sympathies vont naturellement vers l’Occident et c’est heureux. La Suisse n’est pas neutre du tout dans ce conflit. Elle est la seule à croire à sa neutralité. Elle s’est mise par deux fois au service de Zelenski (Lugano et Bürgenstock). L’UE, l’OTAN et Washington ne s’y sont pas trompés, la Russie non plus.
2.- Le Conseil fédéral est d’avis que les sanctions (« qui tuent »)[2] contre la Russie sont néanmoins neutres
Des dizaines de milliers de sanctions unilatérales (et illégales en droit international car représentant une politique de force non validée par le Conseil de sécurité de l’ONU) des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de l’UE reprises directement par la Suisse permettent-elles de continuer à prétendre que la Suisse est restée neutre dans ce conflit, que les sanctions économiques ne sont pas une arme de guerre, qu’elles n’impliquent pas de prendre parti dans le conflit et qu’elles n’impliquent pas un choix entre les belligérants en favorisant l’une des parties ? Les références à la Vème Convention de la Haye sur le droit et les devoirs des neutres de 1907 qui ne parlent pas de sanctions qui restaient à être inventées…sont franchement pénibles.
Trente mille sanctions contre la Russie destinées à la mettre à genoux, suivies en grande partie par la Suisse qui démontre à profusion par ailleurs son attachement pour la Mère Thérèsa ukrainienne (le si sympathique, si démocratique, franc et ouvert, incorruptible démocrate Zelenski), également par des actions ou des études visant à aider à l’aboutissement illégal de la saisie des biens souverains de la banque centrale russe, tout cela, ce serait de la neutralité « souple » ? De qui se moque-t-on à Berne ?
Le choix du Conseil fédéral est non seulement un choix d’appartenance au monde occidental (politique, économique, culturel et financier, ce qui est indiscutable) mais de soutien moral à la guerre que celui-ci mène contre la Russie par l’entremise de centaines de milliers de militaires ukrainiens tués. Une guerre de choix : jamais la Suisse ne sanctionnera des violations du droit international commises à profusion par les Etats-Unis et Israël.
En dehors d’un appui militaire direct (exportation de matériel de guerre) que beaucoup déplorent en Suisse de ne pas pouvoir fournir en l’état actuel des choses et pas seulement dans les milieux de l’industrie suisse d’armement, le Conseil fédéral est corps et âme derrière l’Ukraine « démocratique » et son leader « charismatique ». L’appartenance pleine et entière au monde occidental ne suffit pourtant pas à se départir de notre neutralité dans cette guerre qui a dépassé depuis longtemps le cap du million de morts. La Suisse prêche-t-elle avec insistance pour la paix (ce serait son rôle mais personne ne veut la paix en Europe) ou ne promet-elle pas au contraire au MAE allemand en cette fin de mois d’août 2026 une aide accrue contre la Russie ? Le Conseil fédéral a perdu la tête. Il se moque d’au moins 35 % de ses électeurs.
La neutralité signifie écouter et entendre toutes les parties au conflit mais la Suisse a voulu rejoindre le train de l’UE et de l’OTAN et laisser se propager en Suisse un climat de détestation de la Russie inconnu depuis la chute du Mur de Berlin.
Que disait le Président Wilson en 1919 : « Une nation qui est boycottée est une nation au bord de la reddition. Appliquer ce remède économique, pacifique, silencieux et mortel et vous n’aurez plus besoin de la force. C’est un remède terrible. Il ne coûte pas une seule vie en dehors de la nation boycottée mais il exerce une pression sur un pays à laquelle, dans mon opinion, aucune nation moderne ne peut résister ».
La Suisse se plie à cette sauvagerie. Wilson appelait cela le « deadly remedy ». Aujourd’hui on a les « sanctions from Hell ». Rien n'est changé si ce n’est que la Suisse se laisse prendre à ce jeu. Le Conseil fédéral ne lit pas Jean Paul II en 1995 dans ses commentaires sur les sanctions. Mais il est vrai que la Suisse n'est pas un pays catholique.
3.- Le Conseil fédéral estime ne rien devoir dire dans la guerre qu’Israël mène au Moyen-Orient
La « flexibilité » de sa neutralité à l’égard d’Israël est dans ce cas synonyme d’aveuglement et de vraie vergogne, voire pire.
Le Conseil fédéral veut pouvoir démontrer un soutien total et radical à Israël malgré de nombreuses lettre ouvertes à lui adressées et des contestations au sein même du DFAE. Même Trump fait des reproches à Netanyahu. Le Conseil fédéral, lui, reste totalement silencieux et imperturbable devant les pires crimes contre l’humanité qui connaissent leur libre cours à Gaza et au Liban. La Suisse est le seul pays au monde dont le soutien à Israël est absolu. C’est le seul pays occidental à ne jamais avoir condamné les crimes odieux des colons ultra-violents. La Suisse risque-t-elle un jour une accusation de complicité de génocide ? c’est déjà le cas de son Ministre des affaires étrangères. Cette attitude est inacceptable de la part de nos autorités fédérales. Et inexpliquée. Inexplicable aussi.
4. Le Conseil fédéral entend poursuivre un rapprochement toujours plus intensif avec l’OTAN
La « souplesse » implique aussi de pouvoir poursuivre jusqu’à plus soif le rapprochement progressif et déjà extrêmement avancé et souvent subreptice de nos élites avec l’OTAN,
à qui il s’agit de ne pas déplaire et ce depuis 1996 (Partenariat pour la Paix) .
L’adhésion au Partenariat pour la Paix a été ratifiée en 1996 par le Parlement et non le peuple souverain. Déjà la dissimulation, orchestrée alors par Flavio Cotti en particulier.
Selon certains militaires tout au sommet de la hiérarchie, il n’est déjà aujourd’hui plus possible de se rapprocher davantage de l’OTAN à moins d’épouser l’organisation.
5.- Le Conseil fédéral veut utiliser cette même souplesse et flexibilité pour poursuivre le rapprochement avec l’UE, devenue la priorité no 1 du Conseil fédéral
Quitte à jeter la démocratie directe aux orties et à ne pas consulter les cantons, un véritable scandale avéré et honteusement défendu par les élus de nos deux Chambres ! Une véritable course au sac vers Bruxelles : le premier arrivé aura gagné. Mais un véritable tour d’horizon de ce qu’est Bruxelles aujourd’hui ne semble pas d’actualité. Les efforts de VDL pour armer l’Europe jusqu’aux dents avec une somme prévue de 800 milliards d’euros d’ici à 2030 n’interpelle personne en Suisse. Nos entreprises d’exportation veulent des accords qui leur donnent un meilleur accès au marché européen tout en continuant à payer des impôts en Suisse et sans se préoccuper des aspects institutionnels, de la préservation du système politique suisse et de ce que cela coûtera aux simples contribuables. Le Conseil fédéral est à leur service bien entendu. Il s’agit de soutenir notre niveau de vie, non ?
Le plus grave est le caractère subreptice de l’information du CF. Il ne dit rien qu’à moitié, dissimule et ne joue jamais franchement le jeu lorsqu’il fait semblant de s’expliquer…Le CF élude toujours toute discussion sur le fond. Il manque à sa communication beaucoup de franchise et de volonté de transparence. C’est un signe de la faiblesse et de l’incertitude de nos dirigeants qui, sans le dire, veulent faire table rase du passé et faire au plus vite partie de l’Europe. Il faut être Suisse pour avoir envie de l’UE et ne pas voir ses défauts, ses lourdes responsabilités dans de nombreux échecs, ses choix bellicistes, son endettement abyssal, son immigration chaotique, son avenir politique incertain aussi du fait des montées de l’extrême droite en France et en Allemagne, le réarmement de l’Allemagne et la montée de ses ambitions sans parler de la suppression de notre système de démocratie directe et des consultations en matière d’édification de nos lois. Croit-il que les Européens aiment la Suisse ou vont-ils se servir sur la bête…La Suisse est une vache à lait…une vache à traire. C’est ainsi qu’on la regarde de l’étranger. Alors méfiance…
6.- Retour aux sanctions en général. Le Conseil fédéral veut pouvoir appliquer des sanctions pour condamner les cas flagrants de violations du droit international
Pour de nombreux soutiens du Conseil fédéral, les sanctions seraient un instrument essentiel de la politique étrangère du Conseil fédéral. C’est nouveau et inattendu. Les punitions qu’infligeraient la Suisse à des mauvais élèves seraient une importante facette de sa politique étrangère ? Oui, selon Sibel Arslan (Verte, Bâle) qui gagne la palme d’or : « une neutralité sans sanction va à l’encontre des valeurs helvétiques ». Du très grand n’importe quoi…elle veut reprendre aussi les sanctions de l’OSCE qui n’existent pas. Mais qu’a-t-on fait au bon Dieu pour mériter cela ?
Certes la loi suisse sur les embargos nous autorise incidemment déjà depuis 2002 à suivre les sanctions que prendraient les principaux partenaires économiques de la Suisse. Une décision prise en catimini ignorée de presque tous. La Suisse s’érige en juge et prétend donc punir des États coupables de graves violations. C’est la version « Gendarme de Saint-Tropez » de la politique punitive de la Suisse. Mais cette soif de justice helvétique et cette irrésistible propension à punir est à géométrie variable. Les États occidentaux ne sanctionneront jamais les Etats-Unis et vraiment très marginalement Israël. La Suisse évidemment non plus.
Peu de personnes font aujourd’hui référence à la solution des mesures de non contournement du territoire suisse qui est en fait la politique traditionnelle de la Suisse. Elle a deux défauts selon le Message du Conseil fédéral sur l’initiative : « mettre sur pied les mesures de contournement donnerait trop de travail » (un « travail colossal » dit le CF dans le Message) et une reprise directe fait plaisir à l’UE (autre confession touchante du CF dans le même Message).
Comme je l’explique dans mon livre, c’est oublier les vraies sanctions qu’imposent les Etats-Unis au monde entier de par leurs exigences d’application extraterritoriale du droit américain. Et que personne n’ose contester jamais : la loi du plus fort étant toujours la meilleure. Les banques suisses n’ont pas besoin des sanctions de l’UE pour savoir avec qui elles ne peuvent pas faire des affaires en dollars. La surveillance de la NSA dépasse l’entendement. Pour conserver leurs comptes en dollars et leurs comptes « nostro » à l’étranger, elles savent quoi faire. Tout cela pour dire que la défense bec et ongles des sanctions qui est la politique actuelle de la Confédération est une illusion de puissance, une soulerie, une collusion avec l’Occident, un volet regrettable de notre nouvelle politique de parti pris. La plupart des commentateurs n’ont aucune idée du monde des affaires et des contraintes subies en provenance de l’Amérique.
Le Conseil fédéral s’est aussi abstenu d’étudier la nature des sanctions, leur portée, leur efficacité, leur taux de succès, leur viabilité et leurs conséquences, sans parler des possibilités de détournement et de retour de flammes. De l’amateurisme en action.
Et puis encore une fois, où sont nos sanctions contre les actions criminelles des Etats-Unis et d’Israël ? C’est peut-être cela la « marge de manœuvre » que demandent les commentateurs patentés de nos journaux ? C’est peut-être cela « la latitude » pour réagir aux défis de la politique étrangère » ou « le levier important » pour réagir aux violations du droit international ? La Suisse a la bouche pleine du droit international qu’elle n’applique elle-même qu’à ceux qui lui déplaisent.
Le CF estime donc que s’associer à des sanctions largement approuvées au plan international (approuvées « largement » par les seuls pays de l’Union européenne et les USA…de qui se moque-t-on ? ?) sert les intérêts de la Suisse ? Mais qui dit cela ? Le CF est d’avis que les sanctions maintiennent un ordre international pacifique et équitable…Quel ordre international ? Désolé de la grossièreté, mais c’est du « BS ». La majorité du monde est ailleurs qu’en Europe et ne soutient pas les sanctions. L’œil est dans la tombe et regarde la Suisse, stupéfait et ne comprend plus.
Les grandes puissances punissent les plus faibles et les sanctionnent sans pitié. La petite Suisse leur emboîte le pas : le ridicule ne tue pas. Les sanctions sont une politique de puissance comme le relevait le Président Wilson : la Suisse bonne élève sanctionne la grande Russie, mauvaise élève. Quelle arrogance…mais pour qui nous prenons-nous ? La grenouille veut sanctionner le bœuf, même Jean de la Fontaine n’avait pas prévu cela.
7.- Le Conseil fédéral fait passer le concept de sécurité avant la neutralité, poncif de notre monde d’aujourd’hui et des peurs soigneusement mises en place par des narratifs occidentaux
C’est le refrain sans surprise de René Rhinow encore très récemment : Poutine sera bientôt sur le Rhin ou à peu près. Et la neutralité ne protège pas des méchants. Donc armons-nous.
Le Conseiller fédéral Cassis se fait le porte-parole de cette vision des choses depuis 2022.
Que dit-il dans ses dernières interventions de l’été 2026 : « la pression de l’étranger définit la façon de se comporter d’un pays ». Vous avez bien lu, il a réussi à dire cela ! Il justifie ainsi la reprise de points de vue de l’étranger, à commencer par les sanctions, l’approche de l’UE et de l’OTAN, l’achat des F-35, des Patriot et des drones israéliens. « Nous ne vivons plus sur une île de paix ». Comme si nos intérêts étaient dorénavant les intérêts du continent (UE et OTAN).
Cela n’a pas toujours été le cas. La Suisse n’a en effet jamais soutenu l’expansion de l’OTAN vers l’Est dans les années nonante. Quelle clairvoyance ! En 2014, la Suisse a fait des propositions en tant que Présidente de l’OSCE afin de régler de façon démocratique les tensions au Donbass. Mais qui s’en rappelle ?
Mais pour revenir à 2022, la Suisse admet, selon Cassis, subir de fortes pressions de l’OTAN et de l’UE dans le but de se conformer à leurs décisions et points de vue, réduisant d’autant notre souveraineté et notre neutralité. Le désir du Conseil fédéral est malheureusement de se conformer à ces points de vue de l’étranger et à des intérêts qui ne sont pas les nôtres. Le rejet par l’Occident de deux propositions de paix russes acceptées par Zelenski a laissé la Suisse silencieuse et désormais alignée sur les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la France dans leur haine viscérale de la Russie (du moins dans celle de leurs dirigeants). Merci Boris Johnson.
Le CF a fait tout faux. La neutralité suisse va désormais dépendre de qui est visé selon les cas. Pas les Etats-Unis, l’OTAN et l’UE, ça ce sont « les nôtres ». La Suisse ne sanctionnera jamais Israël de façon autonome…La neutralité va désormais dépendre exclusivement des circonstances et de ses intérêts. Elle est devenue « circonstancielle ». Elle est adaptée à nos intérêts du moment. Notre neutralité ne sera plus jamais applicable indépendamment du belligérant concerné. Elle n’est plus crédible pour personne. Les passions et les préjugés guident désormais notre politique étrangère. La Suisse a une peur bleue de se retrouver isolée politiquement au plan international.
Sécurité donc d’abord avant la neutralité, reprise de points de vue étrangers, la neutralité est reléguée au fond d’une armoire. C’est le point de vue de l’Association suisse de politique étrangère et des signataires du Manifeste Neutralité 21 qui suivent fidèlement la politique du CF. Et sur qui je passe ma mauvaise humeur dans mon livre sur la neutralité.
8.- Le Conseil fédéral a toujours la volonté de jouer un rôle dans le domaine des bons offices et des offres de médiation
Cassis dans ses dernières interventions prétend contre toute évidence que les bons offices de la Suisse n’ont jamais été autant demandés…Il n’aurait pas entendu ce que font et ont fait la Turquie, le Pakistan, le Qatar et Oman ? …Il ment tout simplement. La ribouldingue du Bürgenstock a fort mal passé auprès de beaucoup de délégations étrangères écœurées par ce qu’elles ont vu là-haut. L’ours russe n’a pas aimé non plus les provocations de la mouche énervée tessinoise. La Suisse est sortie du dossier de la guerre en Ukraine. Mais le Conseiller fédéral et son équipe rapprochée font des pieds et des mains pour retrouver une occasion. Il suffit d’ailleurs d’une rencontre non organisée par la Suisse mais ayant lieu à Genève pour retrouver des torses bombés au DFAE qui saluent le retour du pays dans le cercle fermé des médiateurs. Effectivement, le Conseil fédéral fait tout pour rester dans la Cour des Grands. Sans aucun succès depuis 2022. Nous lui souhaitons bonne chance, vraiment.
Le nouveau monde ne va certainement pas toujours continuer de confier la solution de ses problèmes à un Occident en fin de course après 500 ans de domination arrogante et sans partage. La légendaire médiation helvétique sort de l’histoire comme l’Europe qui l’entoure.
Le monde est changé, va changer encore davantage et une belle page se tourne Les bons offices risquent de faire bientôt partie de l’histoire. Ce fut une belle histoire.
9.- Le Conseil fédéral pense bien faire en cédant aux pressions de l’étranger.
Couper les cornes de nos vaches nous a valu un double vote du peuple et des cantons.
L’adhésion au Partenariat pour la Paix de l’OTAN en 1996 ne nous a valu qu’une approbation des Chambres. Bill Clinton était passé par là.
Les accords relevant des « Bilatérales III » ne sont pas jugées dignes d’un vote des cantons. Bruxelles UE et VDL ont passé par là.
Cette politique se trompe d’amis. I. Cassis admet que les pressions de l’étranger nous dictent notre politique. Ce n’est pas acceptable. Parce qu’entre les pressions de l’étranger et les pressions de nos grandes entreprises, sans oublier les états-majors des partis, il y a un grand absent : le peuple suisse souverain.
Les douces pressions de l’étranger de soi-disant « amis politiques », à savoir l’Allemagne et la France pour ce qui en est de l’UE est un intérêt à sens unique. Ces pays ont besoin de nous plus que nous avons besoin d’eux. Ils ne nous aiment pas. Ils veulent notre argent. Le pire, c’est qu’on va le leur donner. Nos entreprises en profiteront certes, et le petit contribuable paiera avec ses impôts.
Les sentiments dominent les intérêts propres. Il faut faire plaisir à l’OTAN et à l’UE et surtout ne rien faire qui puisse les incommoder. Le CF le dit clairement dans son message de décembre 2024 dans un élan de sincérité totalement incongru.
Ce sont de faux amis. La politique étrangère de la Suisse est trop centrée sur cette collusion erronée…et oublie quelque peu le vaste monde.
La Suisse ne voit pas comment on la regarde depuis l’Asie, le Moyen-Orient et l’Amérique latine sans parler de l’Afrique. J’ai souvent à faire à des clients de ma banque dont les commentaires et surtout leur pertinence ont pourtant de quoi dessiller les yeux de nos mal-voyants fédéraux.
Céder aux pressions nous amène logiquement et imparablement à renoncer à notre neutralité avec l’aval de l’essentiel des forces politiques de notre Assemblée et du peuple suisse gravement endoctrinés, illustrant parfaitement le titre du livre de Serge Tchakhotine : « Le viol des foules par la propagande politique ». Le CF gobe tout ce qu’on veut lui faire avaler. Dans les argumentations auxquelles croit la Suisse, on retrouve la totalité des 38 « stratégies malhonnêtes » dénombrées par Schopenhauer dans son « Art d’avoir toujours raison ».
Ce que l’on perd sera difficile à regagner.
10.-Le Conseil fédéral n’entend pas résister aux narratifs étrangers aussi mensongers qu’ils soient.
Ils sont acceptés sans rechigner. La détestation de la Russie devient comme une seconde nature et réduit la neutralité en lambeaux.
Ouvrons grands les yeux : l’information que l’on croit recevoir est en fait de la désinformation. La plus vile propagande remplace le débat dans nos télévisions et journaux mainstream.
Lisez mon ancien collègue Nordmann dans « Le Temps » et vous saurez que la Russie est à vos portes, porteuse des plus noirs desseins.
Narratif principal : Poutine, sans raison, un beau jour de février 2022, décide d’attaquer l’Ukraine sans aucune provocation de qui que ce soit. Allez savoir pourquoi ? Même Charles III le prétend: la guerre est « unprovoked ».
Et dire que l’immense majorité des Suisses et des Européens croient cela. Ils ont avalé ces sornettes toutes crues.
Nous avons à faire à une offensive contre le réel et son remplacement par la manipulation médiatique dont le Conseil fédéral est un acteur consentant. La propagande, les fausses explications simplistes voire « simplettes » sont en plein essor. Nous sommes sous influence d’officines de communication américaines, britanniques, françaises et allemandes, ukrainiennes aussi, qui toutes ont le même but : affaiblir la Russie. Et la Suisse a été invitée à se joindre au bal des maudits, c’est-à-dire en clair à la détestation de la Russie et à l’alignement sur l’OTAN et l’UE. Le tour est joué.
La préservation de la neutralité suisse est taxée d’isolement par une élite intérieure politique et médiatique passablement hors sol et hors sujet. La Suisse n’a pas vocation à devenir un vassal de l’Amérique et de Bruxelles. Et pourtant. Sa liberté commence par une information sans parti pris et non sous influence comme aujourd’hui. Tant que l’information n’a pas quitté le champ de la propagande la plus outrancière qui nous annonce les chars russes sur le Rhin demain ou juste après demain, nous ne serons pas sortis d’affaire.
Le silence de la Suisse est un silence de crainte plus que d’approbation. Cassis nous dit en fait que nous n’avons plus le choix de notre politique. Toutes ces réflexions plus ou moins savantes du monde politique et des commentateurs patentés pour ou contre l’initiative, sur le droit international et le droit coutumier, les sanctions et la politique de sécurité dissimulent une seule chose simple : nos relations sont et seront toujours davantage marquée par l’argent, c’est-à-dire la recherche du profit pour nos entreprises. Si d’aventure la paix finit par s’imposer, ces entreprises seront parmi les premières à retourner en Russie où se trouvent de grandes possibilités d’affaires.
La « Realpolitik » des intérêts essentiels du pays ne doivent plus être bradés pour la plus vile moraline.
PARTIE DEUX : Les effets d’un succès ou d’un échec de l’initiative
PARTIE TROIS : Le Mal suisse et les narratifs étrangers. Conclusion. :
Annexe : L’engagement et la responsabilité de Ignazio Cassis, fossoyeur de la neutralité
[1] Jean-Pierre Vettovaglia, « Neutralité suisse et ordre mondial au bord du basculement. 2022-2025 : changement de paradigme ? », Slatkine, 2026, 367p.
[2] Selon « The Lancet » (revue médicale britannique du plus haut standard) , les sanctions unilatérales des Etats-Unis et de l’Europe ont provoqué quelque 500.000 morts par an dans le monde entier entre 1971 et 2021, soit plus de 28 millions de victimes. Ces chiffres me paraissent nettement exagérés. Par contre les rapports de l’ONU et de l’UNICEF font officiellement état de 500.000 à un million de morts en Irak (surtout des femmes et des enfants) suite aux sanctions américaines imposées au pays avant la guerre de 2003.
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