Le théâtre des monstres : Rue du Bac, Epstein et l’art de nous empêcher de voir le système
- Michelle Cailler

- il y a 3 jours
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par Michelle Cailler - Juriste & Co-fondatrice de Themisia Gioia
Imaginez un instant : durant quelques semaines étouffantes, Paris s’enflamme autour des « hommes de la rue du Bac ».
Quelques mois après, le monde entier est plongé dans des révélations explosives concernant les dossiers Epstein.
Deux affaires, deux continents, deux époques, un même scénario : les monstres sont exposés, on promet la transparence, on promet la vérité, puis on referme le dossier… le rideau tombe.
Et tandis que nous sommes saisis par l’horreur et la colère, le système qui a permis de telles atrocités demeure caché dans l’ombre, lui, reste intact, et se renforce.
En juin 2024, Libération publie une enquête fleuve sur ce qu’elle appelle
« l’univers pédocriminel d’un noyau de l’intelligentsia parisienne des années 70–80 » mettant en lumière les tristement célèbres « hommes de la rue du Bac ».
Le récit poignant d’Inès Chatin, qui décrit avec une précision glaçante les sévices qu’elle aurait subis enfant, au 97 rue du Bac, est déchirant : hommes masqués, viols répétés, objets métalliques, photographies pédopornographiques… tout cela orchestré dans l’appartement de son père adoptif, un médecin respecté, en compagnie de personnalités influentes, d’écrivains et de juristes renommés.
La mécanique médiatique est immédiatement reconnaissable.
On commence par la sidération : titres choc, descriptions détaillées des violences, rappel des grandes figures en cause (Matzneff, Revel, Imbert, etc.).
Puis vient l’onde de choc : débats télévisés, articles enflammés, éditoriaux virulents dénonçant « la pédophilie chic de la rive gauche », l’aveuglement d’une époque, la « libération de la parole ». Pendant plusieurs semaines, la France prend conscience, avec effroi, qu’une partie de ses « élites » a pu considérer le corps des enfants comme un terrain d’expérimentation sexuelle légitime, presque… philosophique.
Puis survient le deuxième acte : la contre‑enquête. En mars 2025, Le Figaro publie un long texte pointant l’absence de « preuves tangibles » contre Jean‑François Revel, suivi de la réponse indignée de ses enfants qui affirment respecter la parole de la plaignante tout en dénonçant des accusations qu’ils jugent dénuées de fondement.
Tout à coup, les projecteurs se déplacent : on évoque moins un réseau qu’un
« dossier fragile », des questions de réputation, de prudence judiciaire. L’affaire commence à s’effacer doucement des esprits.
Cette dramaturgie n’est pas propre à la France. Elle est presque un « format » global. Sa version grand spectacle est incarnée par l’affaire Epstein.
Changement de décor : yachts luxueux, jets privés, une île isolée dans les Caraïbes.
Toutefois, le script reste identique : un réseau d’abus sexuels systématiques sur des mineurs, des témoignages, des registres de vols, des e‑mails, des photos ; des liens avec des élites politiques, financières et académiques ; puis une série d’événements qui brouillent la lisibilité d’ensemble. Et surtout, un enchevêtrement de « protections » qui évoque une véritable encyclopédie du pouvoir.
L’accord de 2008, négocié par le procureur fédéral Alexander Acosta offre à Epstein une quasi‑immunité en échange d’une peine symbolique, à l’insu des victimes. Sa mort « suicidaire » en prison, caméras défaillantes, gardiens absents, rapports falsifiés, ancre l’idée qu’il existe un niveau d’impunité réservé à certains. Les déclassifications massives entre 2024 et 2026 livrent des milliers de pages et des noms illustres… mais pas de grande purge judiciaire correspondant à l’ampleur du scandale.
La recette demeure la même :
un flot de détails sordides (violences, chantage, tortures, disparitions),
des promesses grandioses de « transparence totale », des révélations sélectives, des caviardages massifs, des blocages politiques sur une déclassification intégrale,
et enfin, le message sous-jacent : « Oui, des monstres ont existé… mais le système a fait son œuvre. Circulez, il n’y a rien à voir »
C’est là que se noue le lien avec la rue du Bac. Dans les deux cas, la pédocriminalité d’élite n’est pas seulement un crime, elle devient un objet de spectacle.
Ce qui lie ces dossiers, ce n’est pas seulement l’horreur, c’est l’usage politique de l’horreur.
On met en scène des actes monstrueux pour engendrer un exutoire collectif : l’indignation jaillit, la colère se concentre sur quelques figures… et la structure sous‑jacente qui a permis ces crimes, elle, passe inaperçue.
Le mode d’emploi est simple :
Mettre l’accent sur les individus responsables.
Pour la rue du Bac : un médecin, quelques grands noms de la presse et du monde de l’écriture.
Pour Epstein : un financier bien connu, quelques politiciens, des célébrités.
On promet alors un grand nettoyage.
En France, il s’agit de « briser l’omerta » autour de Matzneff et d’autres. Aux États‑Unis, des déclassifications historiques, des commissions et l’engagement d’une transparence totale.
On installe le doute, puis la lassitude.
On insiste sur la « faiblesse des preuves », la « complexité » de la situation, tout en disant « laissons la justice faire son travail ».
L’opinion publique, submergée par tant de détails, finit par abandonner. Les médias passent à autre chose. Les procédures s’éternisent.
Et on referme le tiroir.
L’affaire devient un souvenir lointain. Ceux qui continuent à évoquer les réseaux d’influence sont étiquetés comme « complotistes ». Toute tentative de relier ces affaires à des structures plus vastes, comme les services de renseignement, le chantage ou les complicités, est rapidement rejetée par ceux qui prétendent lutter contre la « désinformation ».
Au final, ce théâtre de la purification a un rôle précis : il neutralise la possibilité que la colère citoyenne se transforme en exigence de réforme structurelle. On sacrifie quelques têtes, et parfois même pas, pour sauver le système.
Le « deep state » n’est pas un mythe, il n’est pas un « complot » : c’est une réalité bien ancrée.
Le « deep state » se révèle être un réseau complexe d’organismes administratifs, de services de sécurité, de forces financières et de médias qui contrôlent, filtrent et protègent, indépendamment des alternances électorales.
Les affaires de la rue du Bac et d’Epstein ne sont pas des anomalies. Elles illustrent clairement un système où certains cercles considèrent le corps des enfants comme un espace d’influence, de transgression et de lien initiatique ;
la proximité avec les médias, le système judiciaire ou la haute administration procurent une protection invisible ;
les scandales sont gérés comme des campagnes de communication : avec une stratégie narrative, un début, un point culminant, un épilogue et surtout un retour à la normale.
Parallèlement, pendant que nous sommes absorbés par ces monstres, d’autres dossiers avancent sans débat démocratique réel :
la généralisation de l’identité numérique et la surveillance des accès ;
l’émergence de monnaies numériques émises par les banques centrales ;
l’influence croissante d’organisations privées comme le WEF sur les décisions publiques ;
la manipulation de masse par le biais des réseaux et des médias.
Ce n’est pas que les crimes ne soient pas réels. Ils le sont.
Mais leur mise en scène publique peut servir de diversion, pendant que se construit, dans l’ombre, un système de contrôle beaucoup plus large qui, lui, ne fait l’objet ni d’aveux, ni de procès.
La tentation, face à ces dossiers, est double : se réfugier dans le déni (« ce n’est pas possible ») ou se perdre dans la fascination morbide pour les détails des crimes.
Aucune de ces attitudes ne nous aide à reconquérir notre souveraineté politique et personnelle.
Pour sortir de ce « théâtre », notre vigilance ne doit pas s’arrêter aux monstres mais reconnaître la réalité et la gravité des crimes, écouter les victimes, exiger justice, y compris pour des faits vieux de plusieurs décennies ;
refuser de s’arrêter à l’indignation et poser la question qui dérange : quels milieux, quelles institutions, quels dispositifs ont permis ces réseaux et continuent de les protéger, qui les soutient encore ? quelles institutions et quels mécanismes ?
Observer les « coïncidences » : quand un grand scandale éclate, quels textes légaux, quels dispositifs avancent en parallèle, loin des projecteurs ?
Dénoncer la fausse transparence : une déclassification partielle, des enquêtes médiatiques à géométrie variable, des commissions parlementaires inefficaces… tout cela ne suffit pas. C’est soit complet, soit ce n’est que de la communication ou même de « la poudre aux yeux ».
La question n’est plus de savoir s’il existe des réseaux pédocriminels parmi les élites, les affaires « des hommes de la Rue du Bac et Epstein » ont déjà apporté les réponses.
La question est : allons‑nous permettre à ces réseaux et à leurs protecteurs de déterminer ce que nous avons le droit de percevoir, de dire et de penser ?
Tant que nous accepterons que le débat public soit rythmé par des scandales mis en scène, sans exiger la lumière sur les véritables structures de contrôle, nous resterons confinés dans l’obscurité.
L’enjeu est de sortir de la salle.









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