Davos 2026 : NOUVEL EMBALLAGE DE LUXE POUR POISON INCHANGÉ
- Michelle Cailler

- il y a 7 jours
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(ou quand la Suisse se loue à l’élite mondiale)
par Michelle Cailler - Juriste & Co-fondatrice de Themisia Gioia

La session de Davos 2026 vient de s’achever. Pendant une semaine, la Suisse s’est une fois de plus transformée en un décor ultra-sécurisé pour un groupe restreint de leaders politiques, économiques et technologiques. Sous le thème « A Spirit of Dialogue » (un esprit de dialogue), le Forum économique mondial (WEF) a réuni plusieurs centaines de participants, bénéficiant d'un dispositif de sécurité exceptionnel, largement financé par l’argent public et plus particulièrement par la Confédération et les cantons concernés. Alors que jets privés, limousines et suites de luxe se succédaient, la population locale faisait face à des routes fermées, des contrôles accrus et une restriction de fait de son propre espace de vie.
Officiellement, l’objectif est de « renforcer la position économique suisse » et de démontrer la capacité du pays à faciliter un dialogue international.
Dans les faits, on assiste à une scène où une fondation privée, dotée de privilèges quasi étatiques, voit l’armée suisse, la police et l’infrastructure nationale mises à son service pour quelques jours, au bénéfice d’une élite mondialisée.
Il y a lieu d’interpréter cela non pas comme un honneur, mais comme un symptôme révélateur : celui d'un pays qui cède sa souveraineté logistique, symbolique et sécuritaire à un club exclusif dont les décisions et les échanges échappent largement au contrôle démocratique.
Les manifestations qui ont entouré le WEF, dénonçant l'accumulation des richesses, la concentration du pouvoir et les agendas des multinationales, ont principalement été marginalisées dans le récit dominant. Quelques images de cortèges, de banderoles ou d'affrontements apparaissent en fin de journal télévisé, tandis que la majorité du temps d’antenne est consacrée aux panels, aux déclarations des chefs d’État et aux communiqués soigneusement sélectionnés.
Ce déséquilibre médiatique contribue à une forme de censure douce : la critique systémique du WEF demeure marginalisée, lorsqu'elle n'est pas disqualifiée par l'étiquette commode de « radicale » ou de « complotiste ».
Le « narratif » : une histoire, pas nécessairement les faits
Au centre de l’examen se trouve la notion de narratif. Ce terme est fréquemment utilisé dans les domaines politique, économique et médiatique, mais il est rarement défini de manière précise.
Un narratif ne se limite pas à une opinion ; c’est une « histoire structurée » qui organise les faits dans un certain ordre, sélectionne ce qui est mis en avant et ce qui est passé sous silence, et propose une interprétation globale de la réalité.
Pour le dire autrement, un narratif se rapproche d'une trame romanesque : il met en scène des protagonistes, des menaces, des solutions et des sacrifices indispensables. Bien qu'il puisse en partie correspondre aux faits, il n'est pas contraint de le faire. Il peut embellir, déformer, simplifier ou éluder. Sa fonction principale n'est pas de révéler la vérité, mais de rendre le réel compréhensible et acceptable pour un public spécifique. Un narratif percutant donne l'illusion de cohérence et de sens, même lorsque cette cohérence est acquise au prix de nombreux angles morts.
Dans ce cadre, la question ne se limite pas à « Que se passe-t-il à Davos ? », mais s'oriente plutôt vers : « Quelle histoire le Forum économique mondial (WEF) raconte-t-il sur le monde, les institutions et l'avenir – et au profit de qui cette narration est-elle élaborée ? »
Le « narratif » : une histoire, pas nécessairement les faits.
Le pseudo « nouveau narratif » : un repentir contrôlé et la continuité des structures de pouvoir
Le WEF de 2026 s'inscrit dans un processus de « révision du narratif ».
Le discours officiel reconnaît désormais que « l’ancien monde » était empreint d’illusions, de promesses non tenues, d’inégalités criantes et de dérives liées à la mondialisation.
Les institutions prennent conscience d'une crise de confiance profonde : méfiance à l’égard des gouvernements, des grandes entreprises et des organisations internationales.
Elles s'engagent à « reconstruire la confiance », à rétablir le dialogue et à promouvoir une plus grande transparence.
À première vue, cette évolution semble bénéfique. Néanmoins, il existe une contradiction essentielle : ce sont précisément les acteurs qui ont soutenu et, à certains moments, orchestré l’ordre établi qui se présentent aujourd’hui comme les bâtisseurs avisés d’un « nouveau récit ».
Autrement dit, ceux qui ont contribué à la crise de confiance entendent désormais piloter sa « réparation » – sans jamais discuter réellement la légitimité de leur propre position.
Ce faux « nouveau narratif » se distingue par :
– une confession partielle des erreurs passées ;
– une condamnation verbale de certains excès, qu'ils soient financiers, environnementaux ou sociaux ;
– une mise en scène d'humilité et d’introspection ;
– tout en préservant une continuité structurelle des rapports de pouvoir.
Le langage évolue. Les utopies globalistes autrefois naïves cèdent le terrain à des termes plus techniques tels que « résilience », « gestion des risques », « stabilité systémique », « cohésion sociale » et une redéfinition de la souveraineté en tant que robustesse du système.
Le discours se veut moins prophétique et davantage pragmatique, presque… modeste.
Cependant, l’essence du projet reste inchangée : établir une gouvernance intégrée des sociétés à l’échelle internationale, en alignant États, grandes institutions financières, Big Tech et plateformes numériques.
Derrière ces termes apaisants, on perçoit toutefois un mouvement de centralisation
discrète :
– une normalisation des comportements par le biais de normes globales ;
– une interdépendance orchestrée à travers les chaînes de valeur et les infrastructures numériques ;
– un renforcement d’une gouvernance transnationale opaque pour le citoyen ordinaire ;
– un rapprochement systématique entre les pouvoirs politiques, les capitaux financiers et les outils de surveillance.
La notion même de souveraineté est reconfigurée : elle ne se résume plus à la capacité d'un peuple à décider de son destin, mais devient la capacité d'un système à absorber les crises sans compromettre sa continuité.
La liberté concrète est désormais remplacée par un critère de performance. L’indicateur ne se pose plus en termes de « qui décide ? », mais de « le système parvient-il à se maintenir ? ».
Restaurer la confiance : pour les peuples ou pour les institutions ?
L'un des principaux thèmes abordés lors du sommet de Davos est la nécessité de rétablir la confiance envers les institutions.
En théorie, cet objectif semble faire l’unanimité : sans confiance, il n’y a pas de stabilité, ni de coopération, et les grandes crises demeurent sans solution.
Cependant, la question essentielle demeure : envers qui et envers quoi cette confiance doit-elle être restaurée ?
Selon le discours du Forum économique mondial (WEF), il s'agit principalement de rétablir la confiance dans plusieurs domaines :
– envers les gouvernements nationaux ;
– envers les grandes entreprises et les marchés ;
– envers les organisations internationales qui prétendent être les gardiennes de l’ordre mondial ;
– envers l’expertise des réseaux techno-financiers qui se présentent comme des gestionnaires « rationnels » des risques.
Or, il convient de souligner que cette confiance a été affaiblie précisément parce que ces institutions ont souvent agi sans mandat clair, sans transparence réelle, et trop souvent contre les intérêts directs des populations.
On demande aujourd’hui aux citoyens de « renouer avec la confiance » envers des structures qui n’ont pas été véritablement réformées, mais simplement rhabillées d’un vocabulaire plus sobre, plus empathique, plus sophistiqué.
Dans ce contexte, la restauration de la confiance ne vise pas à redonner du pouvoir aux citoyens, mais plutôt à renforcer la légitimité des institutions.
Cela ne constitue pas un transfert de souveraineté vers le bas, mais une opération de reconquête symbolique depuis le haut.
Le message véhiculé est le suivant : « Nous avons changé, vous pouvez nous croire ».
Cependant, les mécanismes de décision restent concentrés dans les mêmes cercles restreints, protégés par des dispositifs identiques et soutenus par les mêmes intérêts.
Un théâtre pour les ultra-élites, pas un forum pour les peuples
Bien que son appellation le suggère, le Forum économique mondial ne se définit pas comme un espace démocratique.
Ce n’est pas un lieu de débat pour les citoyens, mais une agora où les ultra-élites révisent leurs discours, synchronisent leurs stratégies et testent leur influence sur l’opinion publique.
Les populations n’y sont pas représentées, sauf par procuration, via des dirigeants, des experts ou des ONG soigneusement choisies.
L’accès à cet événement est strictement régulé, contrôlé et conditionné. Le citoyen lambda n’y a pas de place ; au mieux, il en voit quelques extraits par écrans interposés, soigneusement choisis et montés.
Ainsi, la « restauration de la confiance » prend la forme d’un monologue sophistiqué adressé aux peuples :
– nous avons pris acte de vos inquiétudes ;
– nous allons corriger les excès du passé ;
– faites-nous confiance, nous gérons.
Ce qui fait défaut, c’est la restitution de la parole et du pouvoir aux citoyens eux-mêmes. L’enjeu n’est pas que les peuples reprennent le contrôle sur les institutions, mais qu’ils acceptent de nouveau celles qui existent, telles qu’elles sont.
Conclusion : ne pas confondre changement de récit et changement de régime
Cette analyse conduit à une mise en garde nette : il ne faut pas confondre un changement de narratif avec une transformation réelle des structures de pouvoir. Que les mots évoluent, que l’on reconnaisse certaines erreurs, que l’on repeigne l’édifice avec un vocabulaire fait de « prudence et de lucidité » ne signifie pas que l’édifice a été reconstruit.
Face à cette dynamique, la véritable question n’est pas :
« Allons-nous refaire confiance ? », mais :
« Quel texte, écrit par qui et pour qui, qui a le dernier mot ? »
C’est là que se situe la ligne de fracture décisive entre un théâtre pour ultra-élites et une démocratie vivante.
Le « pseudo nouveau narratif » du WEF marque la fin d’une hypocrisie trop voyante, mais il ouvre sur une logique plus fluide, plus argumentée, plus difficile à démasquer.
L’ancien récit se fissure, le pouvoir se réorganise, se renomme, devient de plus en plus technique, et s’implante encore plus profondément dans tous les aspects de la vie sociale, sous couvert de simple « gestion rationnelle des risques ».
En d’autres mots : « le décor change, le scénario reste identique ». « Same shit, different packaging ». La question décisive n’est donc pas de savoir si nous allons « refaire confiance », mais de savoir « qui écrit le récit », au nom de qui, pour qui, et jusqu’à quel point nous acceptons de nous laisser gouverner par des histoires qui n’ont jamais été soumises à notre accord.









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