La mise à mort administrée
- Michelle Cailler

- 10 juil.
- 6 min de lecture

Par Michelle Cailler (juriste et fondatrice de Thémisia Gioia)
Ceci porte un nom
Ce qui avance sous nos yeux n’a rien d’un simple débat médical, ni d’un ajustement technique du droit de la fin de vie. C’est une mutation politique plus profonde, plus froide, et bien plus redoutable : l’installation progressive d’un pouvoir qui prétend « gérer l’humain » jusqu’à ses limites ultimes, sous un masque se voulant rassurant de compassion, d’expertise et de progrès.
Dans notre époque en péril, le danger ne surgit plus avec des bottes, des cris, des drapeaux et des arrestations massives. Il avance avec rigueur et propreté, par commissions, rapports, motions, protocoles, clauses de conscience, dispositifs “strictement encadrés”. Il se présente comme raisonnable. On parle du soin, de la dignité, de la liberté. Et c’est précisément ce qui le rend si redoutable.
En France, la proposition de loi sur le droit à l’aide à mourir a encore franchi une étape majeure en 2026, après plusieurs lectures et un nouveau vote favorable de l’Assemblée nationale. Le texte est défendu comme un équilibre entre nouveaux droits, protection des patients et garanties procédurales. Mais derrière ce vêtement juridique, une question terrible demeure : à partir de quand une démocratie cesse-t-elle de protéger inconditionnellement la vie pour commencer à administrer légalement la sortie définitive des individus ?
Car toute la narration officielle repose sur un tour de force moral : faire passer pour un progrès humaniste ce qui constitue, en réalité, un déplacement vertigineux du rôle de l’État et de l’état de droit.
Hier, l’état soignait. Aujourd’hui, il « accompagne ». Demain, il arbitrera. Et quand l’État commence à définir dans quels cas la mort peut devenir une solution légitime, il ne se limite plus à protéger les libertés : il se met à gérer la place et l’importance de chaque vie dans la société.
On objectera que le texte est limité à des cas graves, incurables, avancés ou terminaux, d’intenses souffrances de toutes sortes.
C’est précisément ainsi que s’ouvrent toutes les brèches décisives : par un cas limite, une exception supposément ultime, un dispositif réservé à l’insupportable. Ensuite vient l’habituation. Puis la normalisation. Puis l’élargissement, au nom de l’égalité, de la non-discrimination, de la cohérence juridique ou du respect des volontés individuelles.
Ce dispositif est d’autant plus inquiétant qu’il s’inscrit dans un contexte économique dévasté. Hôpital sous tension, finances publiques exsangues, vieillissement accéléré, pénurie de personnel soignants, explosion des prises en charge sur le long terme. C’est dans cette situation que surgit le discours sur la « liberté de mourir ». Dans ce contexte, prétendre que la question économique est extérieure au débat relève de l’affabulation. Quand une société n’arrive déjà plus à garantir à tous l’accès effectif aux soins palliatifs, à la psychiatrie, à l’accompagnement gériatrique ou du handicap, comment croire que ce droit à mourir restera une idée abstraite, sans effet sur les finances et donc sur sur la façon dont le système traite les vies jugées trop coûteuses ?
Voici le scandale .Une personne âgée, dépendante, isolée, coûte cher. Une prise en charge lourde, longue, instable, coûte cher. Une fin de vie médicalement complexe, coûte cher. Dans un système saturé, il n’est même pas nécessaire qu’un fonctionnaire cynique prononce explicitement l’infâme. Il suffit qu’une culture de la « gestion »s’installe. Il suffit que l’on commence à penser, même confusément, qu’il est plus simple, plus rapide, plus « digne », plus « apaisé », d’ouvrir la porte de sortie que de tenir coûte que coûte la promesse du soin jusqu’au dernier soupir.
Et l’horreur moderne de prendre forme : non pas dans une explosion visible de barbarie, mais dans sa transformation en procédure. Plus besoin de violence spectaculaire, la mise à mort devenir un acte administratif, médicalisé, presque silencieux. Plus besoin de brutalité ouverte quand la pression peut être diffuse, intériorisée, sociale, économique, familiale. Plus besoin d’un bourreau quand le système pousse le vulnérable à demander lui-même sa disparition.
La Suisse mérite alors d’être regardée sans naïveté. Elle n’a pas institué une euthanasie active directe semblable à ce que certains redoutent en France : cette forme reste interdite. Mais l’assistance au suicide y est tolérée sous certaines conditions, notamment par l’article 115 du Code pénal, dès lors qu’il n’y a pas de mobile égoïste, et des structures comme EXIT accompagnent concrètement cette réalité. Autrement dit, un pays peut très bien ne pas franchir officiellement le seuil symbolique de l’euthanasie, tout en intégrant déjà dans son ordre social et juridique la possibilité organisée de sortir de la vie.
C’est pourquoi le débat ne peut pas se limiter à une opposition simpliste entre « retard français » et « modernité suisse ». La vraie question est plus noire : jusqu’où les sociétés occidentales sont-elles prêtes à aller dans l’institutionnalisation d’une mort administrée ? Jusqu’où accepteront-elles que le droit, la médecine, les associations, les protocoles, deviennent les gestionnaires de l’ultime seuil ?
Mais cette affaire révèle un aspect bien plus inquiétant encore que ce débat sur la fin de vie. Elle révèle une logique politique générale. Le totalitarisme contemporain n’avance pas par de grands textes idéologiques. Il avance par lois prétendument techniques. Lois sanitaires, lois de sécurité, lois numériques, lois bioéthiques, lois d’exception, procédures de surveillance, restrictions provisoires destinées à durer, obligations justifiées par l’urgence, fichiers conçus pour protéger, outils numériques déployés pour fluidifier, rationaliser, anticiper. Chaque mesure prise isolément paraît modeste. Ensemble, elles recomposent un « nouveau »régime dont chacun connaît le nom .
Le plus terrifiant, c’est que ce régime s’installe en catimini. Il s’installe dans les esprits progressivement avant de s’institutionnaliser dans les textes. On habitue les citoyens à être suivis, évalués, orientés, corrigés, sécurisés, puis finalement administrés. On leur apprend à confondre protection et dépossession. On les convainc qu’un peu moins de liberté est le prix normal de la sécurité, qu’un peu moins de vie privée est le prix normal de l’efficacité, qu’un peu moins d’autonomie réelle est le prix normal de l’accompagnement.
Et pendant ce temps, la société se déchire. C’est un point essentiel. Les grandes réformes dites « sociétales » ne transforment pas seulement le droit : elles fracturent le corps social. Elles divisent les familles, les générations, les milieux, les croyances, les sensibilités morales. Elles polarisent la population sur des questions existentielles : la vie, la mort, le sexe, la filiation, le corps, la parole autorisée, le permis et l’interdit. Pendant que les citoyens se combattent entre eux sur ces questions affectives brûlantes, les causes structurelles de l’effondrement restent à l’abri : dette, désindustrialisation, impuissance de l’État, crise du secteur santé, crise de l’enseignement crise de l’autorité, crise de la police…
Résultat ? Un peuple épuisé. Et un peuple épuisé devient un peuple manipulable. Une société fracturée devient une société gouvernable par la peur. Et lorsqu’elle commence à chanceler lorsqu’elle se sent menacée, elle réclame elle-même plus d’ordre, plus de contrôle, plus de coercition. Et se dévoile alors le vrai visage du totalitarisme rampant : non pas seulement un pouvoir qui opprime, mais un pouvoir qui parvient à faire demander l’oppression par ceux-là mêmes qui vont la subir.
La perversité de ce système : il crée lui‑même le chaos, puis il se présente comme la seule solution pour le réparer.Il a laissé la société se casser en morceaux, puis il se présente comme le seul rempart contre la violence générale.
Il a détruit la confiance, puis il se vend comme garant de la sécurité.
Il a affaibli le peuple, puis il réclame des pouvoirs exceptionnels pour le contrôler.
Voilà pourquoi le débat sur l’euthanasie dépasse de très loin la bioéthique. Il touche à l’idée même de civilisation. Une société qui commence à traiter la mort comme une réponse administrativement concevable à la souffrance envoie un signal terrible à tous les vulnérables : ta vie reste digne tant qu’elle ne dérange pas trop le système, tant qu’elle demeure supportable pour l’institution, tant qu’elle ne met pas les comptes en rouge et les structures à l’épreuve.
Le jour où la compassion se met au service des comptes, la frontière entre humanité et utilité commence à se dissoudre.
Il ne s’agit pas ici de nier la souffrance réelle des personnes en fin de vie, ni la sincérité de nombreux soignants, ni la détresse immense de certaines familles. Il s’agit de refuser que cette souffrance serve de cheval de Troie à un basculement politique majeur. Une démocratie digne de ce nom doit tout faire pour soulager, entourer, protéger.
Aujourd’hui la société brûle. On conçoit la possibilité même d’un monde où la personne humaine cesse d’être un absolu pour devenir une variable. Une variable médicale, budgétaire, émotionnelle. Une variable de gestion. Et lorsqu’un régime en arrive là, il n’a plus besoin de se proclamer totalitaire. Il lui suffit d’être efficace, propre, technique, implacable.
Le pire, dans tout ça c’est l’habitude. Le pire, c’est le moment où l’inacceptable ne choque plus, parce qu’il a changé de nom. Le pire, c’est quand tuer devient aider, quand contrôler devient protéger, quand céder revient à « consentir », quand obéir devient simplement « être raisonnable » C’est à ce moment-là qu’une civilisation commence à s’éteindre.



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