top of page
Rechercher

Humiliation

  • Photo du rédacteur: Michelle Cailler
    Michelle Cailler
  • il y a 15 heures
  • 8 min de lecture

 Par Michelle Cailler (juriste et fondatrice de Thémisia Gioia) 

 

Entre un G7 qu’elle finance sans y siéger et une “Suisse à 10 millions” qu’elle refuse sans régler ses infrastructures à bout de souffle, la Suisse encaisse l’humiliation parfaite.

 

Sur les rives du Léman, on aime les images lisses: L’eau calme, les horloges ponctuelles, une démocratie apaisée. 

Et puis il y a ces week‑ends où la Suisse n’a plus son mot à dire : transformée en couloir, en bunker et en laboratoire de contrôle des foules – avec, en prime, le ruban cadeau de la “reconnaissance internationale

 

C’est dans cet écart entre l’image que nous avons de nous‑mêmes et ce que nous acceptons en pratique que se loge l’humiliation.

 

Ce week‑end de juin, pendant que les dirigeants  du G7 et leur délégation (1000 personnes pour les USA ah oui quand même!) se font escorter à Évian et que Genève se remet d’une journée et d’une nuit de casse, le peuple suisse a dit non à l’initiative « Pas de Suisse à 10 millions ».

Si nous avons refusé d’inscrire un chiffre dans la Constitution, nous avons surtout accepté de poursuivre avec des infrastructures saturées, des trains et des routes débordés, des villes sous pression – sans que ni les partisans du oui ni ceux du non ne proposent la moindre réponse structurelle à ce débordement. Sur ce point, au moins, leur consensus est total.

 

La vraie question n’était pas 10, 11, ou15 millions d’habitants, mais bien : qui décide de la manière dont on habite ce pays, et au service de qui nos infrastructures sont modelées.

Humiliation encore : faire voter un peuple sur un chiffre emblématique, tout en lui fermant la porte sur le débat de fond relatif à la répartition du pouvoir et l’aménagement réel du territoire.

 

L’humiliation, quand on se croit partenaire et qu’on est prestataire‑payeur

 

L’humiliation politique ne passe pas forcément par des insultes ou des coups d’éclat. 

Elle tient souvent dans un détail persistant: ce décalage entre le rang qu’un État pense occuper et la fonction qu’on lui assigne.

 

La Suisse adore se regarder dans le miroir:( dis moi qui est la plus belle…) État souverain, neutre, respecté, laboratoire de démocratie et de bons offices. 

Mais dès que le G7 s’invite à Évian, le reflet change: nous devenons prestataire de sécurité, aimablement « prié de fermer son ciel, de mobiliser son armée, de verrouiller ses routes et d’encaisser les débordements – pour un club de puissants auquel nous n’appartenons même pas.

Le discours officiel parle de « coopération internationale » et de « responsabilité partagée »; la réalité, c’est une hiérarchie claire: les uns décident, les autres exécutent. 

Humiliation, elle est là, silencieuse: Nous nous croyons partenaires, nous sommes relégués au rang de prestataires dociles.

Et comme dans tout bon rapport de sous‑traitance, c’est le prestataire qui paie quand ça se complique. 

La Confédération a décidé de qualifier le G7 d’Évian « d’événement extraordinaire » et de prendre en charge 80% des coûts de sécurité supportés par Genève, Vaud et le Valais: soldats, police, dispositifs spéciaux, tout cela sera financé par les contribuables suisses.L’addition pour la seule Suisse se chiffre en dizaines de millions pour la sécurité, sans compter les dégâts potentiels liés aux débordements.

 Humiliation comptable: nous payons la facture d’un sommet auquel nous ne sommes même pas invités.

 

On nous félicite, on nous remercie, on nous assure que notre contribution est « précieuse ». 

Humiliation en gants blancs: aucune parole blessante, mais une mise en position inférieure, stable, presque routinière. 

Et le plus troublant est que nous finissons par intégrer cette place comme normale, comme si la neutralité consistait à se rendre toujours disponible – et solvable – pour les dispositifs des autres.

 

Évian, G7, Genève: la neutralité au garde‑à‑vous, sur fonds publics

 

En 2003, pour le G8, Genève avait servi de soupape et de punching‑ball: 

les chefs d’État dînaient en face, à Évian, 

tandis que manifestations, forces de l’ordre et casseurs se concentraient sur la rive suisse.

La ville avait encaissé vitrines brisées, infrastructures endommagées, traumatisme durable, suivis d’un durcissement de la loi sur les manifestations.

 

Vingt‑trois ans plus tard, nous rejouons la scène: autre sommet, même rivage, même scénario. 

La France invite, le G7 se réunit, et Genève enfile de nouveau sa tenue de vigile: dispositifs policiers, restrictions de circulation, zones bouclées, manifestations, casse annoncée.

L’histoire ne se répète pas, elle insiste – et nous faisons mine de croire qu’il ne s’agit que d’un simple « épisode » à gérer.

 

Dans ce théâtre, la neutralité se tient au garde‑à‑vous. 

Ce n’est pas une neutralité qui choisit, c’est une neutralité qui sert: 

nous prêtons notre territoire, nos forces de sécurité, notre patience citoyenne – et notre argent – pour garantir la tranquillité d’un sommet dont nous ne fixons ni l’ordre du jour ni les décisions.

L’humiliation n’est pas un accident; elle se construit dans la répétition méthodique d’un rôle de ville tampon, de pays amortisseur, prestataire‑payeur.

Nous acceptons d’être la zone de turbulence des autres, en échange d’un vague compliment sur notre sens des responsabilités.

 

Macron et l’art de la condescendance haut de gamme

 

La France, elle, pratique une humiliation plus subtile, presque raffinée. 

Elle ne se présente pas comme puissance humiliante; elle se rêve voisine bienveillante, mentor européen, partenaire incontournable.

 

On a entendu mille fois le même registre: 

la Suisse serait « profondément européenne », 

elle aurait une « dette » historique et politique envers le continent, 

sa place naturelle serait au cœur de l’architecture institutionnelle européenne, à condition qu’elle se montre « raisonnable ».

Le message est enveloppé de sourires, de grandes phrases sur l’histoire et l’amitié, d’invitations chaleureuses à « rejoindre la famille ».

 

C’est une condescendance grand cru

on ne nous bouscule pas, on nous « accompagne »; 

on ne nous intime pas l’ordre, on nous « encourage »; 

on ne nous rabaisse pas, on nous « élève ». 

 

Pourtant, le sous‑texte est limpide: 

Vous êtes libres, bien sûr, mais seulement dans le cadre que nous jugeons acceptable. 

Vous êtes souverains, évidemment, mais vos décisions sont d’autant mieux accueillies qu’elles coïncident avec nos attentes.

L’humiliation se niche dans cette asymétrie: Un État qui se croit sur un pied d’égalité, mais qu’on traite comme un élève docile à qui l’on explique, avec condescendance, où est la bonne direction.

Et comme si cette humiliation symbolique ne suffisait pas, s’ajoute désormais celle de servir de thème de divertissement. 

Sur certains plateaux télé français, on se permet, entre deux éclats de rire, de fantasmer une « invasion » de la Suisse, comme si notre pays n’était qu’un décor fiscal ou bancaire à remettre au pas. 

Humiliation supplémentaire: pendant que nous finançons la sécurité de leur sommet et absorbons les risques, on plaisante chez nos voisins sur le fait de franchir nos frontières.

 

Du gouvernement humilié au citoyen discipliné… et facturé

 

L’humiliation institutionnelle n’est jamais figée: elle ruisselle, étage après étage. Un gouvernement qui consent à se laisser reléguer au rang de subalterne finit tôt ou tard par trouver naturel que sa propre souveraineté se traite à la baisse puis en vient à considérer comme évident que ses citoyens se plient à la même hiérarchie – et qu’ils en règlent, au passage, la facture.

 

On ferme des routes, on suspend des vols, on déploie des troupes, on quadrille des quartiers entiers au nom de la sécurité d’un sommet étranger.

On sait que des casseurs viendront se greffer à des manifestations, que des commerçants paieront la facture, que des habitants verront leur ville transformée en décor de film de crise, comme en 2003 et à nouveau aujourd’hui.

 Et, tout au bout de la chaîne, on solde le tout par un communiqué parfaitement courtois :

« Nous vous remercions pour votre compréhension »

 

Humiliation douce. Ce « merci » en est presque l’emblème . 

On vous demande de supporter tout cela avec calme, de considérer comme normal que votre espace de vie devienne  la variable d’ajustement d’une diplomatie dont vous n’avez pas la maîtrise.

On vous explique que c’est « le prix à payer » pour notre réputation, notre place sur la scène internationale, notre stabilité – un prix réglé, naturellement, par le contribuable suisse, dont une partie des impôts se transforme en hélicoptères, dispositifs de sécurité, heures supplémentaires et frais de remise en état.

 

La boucle est bouclée: 

Un gouvernement qui s’habitue à courber l’échine devant plus puissant que lui finit tôt ou tard par  exiger de ses citoyens qu’ils fassent de même – avec le sourire, et le portefeuille ouvert.

La neutralité se traduit alors par un mot d’ordre très concret: soyez sages, payez, supportez, et surtout ne dérangez pas le scénario.

 

Suisse à 10 millions? Non. Infrastructures à bout? Oui.

 

Dans le même temps, le pays refuse l’initiative « Pas de Suisse à 10 millions ».

Certains se réjouiront d’avoir évité un chiffre gravé dans la Constitution, 

certains se féliciteront d’avoir repoussé à plus tard la réponse à une question complexe.

 

Mais, derrière ce vote, une autre humiliation se dessine: 

celle d’un débat public qui tourne autour d’un nombre alors que les infrastructures saturent déjà. 

Les trains débordent, les routes bouchonnent, les loyers flambent, les réseaux publics s’essoufflent.

Tout le monde le voit, tout le monde le vit, et pourtant ni le camp du oui ni celui du non n’a proposé une vision crédible de ce que pourrait être une Suisse qui assume ses limites – pas seulement démographiques, mais territoriales, sociales, écologiques.

 

Jamais le coeur du problème n’a été traité :

comment reprendre la main sur un modèle de développement qui nous dépasse, 

comment décider collectivement où, comment et pour qui nous construisons, investissons, organisons. 

 

Humiliation silencieuse: 

celle d’un peuple relégué au rôle d’arbitre symbolique, 

appelé à trancher une formule,  mais soigneusement tenu à l’écart des leviers concrets. 

On nous demande notre avis sur la couleur du plafond, pas sur le plan ni la structure du bâtiment.

 

 La souveraineté en pointillés

 

Vu de loin, tout semble pourtant en ordre: 

nous votons,  nos institutions fonctionnent,  nos procédures sont respectées.

 

Mais la souveraineté ne se réduit pas à la mécanique électorale. 

Elle se mesure à la capacité d’un pays à dire non – et à ce que ce non change réellement quelque chose. 

Non à des dispositifs qui transforment une ville en zone tampon pour les tensions des autres.

Non à une croissance subie, stimulée par des intérêts extérieurs, que l’on habille ensuite de grands discours sur l’ouverture et la prospérité. 

Non à une diplomatie qui confond prudence avec obéissance et neutralité avec disponibilité permanente.

 

Aujourd’hui, la Suisse ressemble à un État qui coche consciencieusement les cases d’une souveraineté formelle – votes, procédures, consultations – tout en acceptant que, sur l’essentiel, les lignes soient tracées ailleurs. 

Humiliation sans feu d’artifice, mais diffuse, structurelle, presque administrative.

 

Rire pour ne pas se résigner – mais sans se bercer d’illusions.

 

Faut‑il dramatiser ?

Non, nous ne sommes pas encore dans les décombres. Mais faisons au moins l’effort d’admettre qu’un effondrement est possible, quand une démocratie se laisse peu à peu piloter par la technique, la sécurité et la gestion automatique des comportements.

La plupart des Suisses continueront d’aller travailler, de monter dans des trains bondés, de maugréer dans les bouchons et de regarder les images de casse à Genève avant de zapper sur autre chose.

C’est précisément cela qui est grave : la vie continue, la plaisanterie aussi, mais en arrière‑plan se resserrent des dispositifs techniques, juridiques et sécuritaires qui redéfinissent silencieusement ce qu’il reste de notre liberté.

Et c’est précisément dans cette « normalité » que l’humiliation institutionnelle prospère. 

Elle s’installe lorsqu’on banalise ce que nous acceptons, 

lorsqu’on réduit à de simples « désagréments passagers » des situations qui, répétées, finissent par définir notre place dans le monde. 

Pays neutre ?

Pays disponible, certainement  

Pays qui encaisse, surtout.

 

L’ironie reste alors une des dernières armes douces à notre disposition. 

Rire de notre propre docilité, souligner nos paradoxes, mettre des mots sur nos contradictions, c’est refuser de se laisser humilier en silence.

 Bien sûr ce n’est pas suffisant, mais c’est un début: une humiliation clairement nommée a le mauvais goût de déranger ceux qui l’organisent, et le mérite de rendre un peu moins dociles ceux qui sont censés l’encaisser en silence. 

 

Reste une question, simple et entêtante: 

la prochaine fois qu’on nous demandera de fermer le ciel, les routes et – si possible – les yeux pour un sommet étranger, 

la prochaine fois qu’on nous demandera de « comprendre » qu’il n’y a pas d’alternative, 

serons‑nous capables de répondre autre chose que: 

« Avec plaisir, et merci de votre confiance »

ou déciderons‑nous enfin que l’humiliation n’est plus notre spécialité nationale?

 
 
 

1 commentaire


jacky.brouze
il y a 10 heures

L'humiliation n'est que le résultat de l'aplaventrisme poli de nos dirigeants et cadres supérieurs. Cet aplaventrisme lui-même provient de l'échange de la souveraineté et de la fierté contre l'absence de crainte de la réprobation, voire des sanctions. L'humiliation est le prix de la couardise.

J'aime
bottom of page