La colère, énergie vitale ou feu destructeur ?
- Frédérique Giacomoni

- il y a 5 jours
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La colère n’est pas une ennemie, mais une énergie qu’il faut apprivoiser avant qu’elle ne nous consume.
Par Frédérique Giacomoni,
Psychiatre-Psychothérapeute, co-fondatrice de Thémisia-Gioia
« Chronique d’un regard intérieur »
Une émotion pleine d’énergie, et comme toute énergie elle peut pousser à l’action juste ou envahir la personne qui la ressent par son intensité. Dans ce cas, elle risque de ravager ou de se transformer en lance-flammes intérieur ou extérieur.
La colère, comment la définir ?
On la ressent tout d’abord. Un coup de grisou, une explosion de lave en fusion qui monte en soi et crache ses flèches tous azimuts. Les mâchoires se crispent, les poings se serrent,… tout le corps se tend vers l’action éventuellement violente.
Chaque émotion contient une tendance à l’action.
La peur pousse à la fuite.
La tristesse pousse à l’introspection et la réflexion.
La colère pousse à l’action.
Pour chaque émotion, c’est le dosage qui compte. Il en faut, mais pas trop !
Trop de peur fige sur place.
Trop de tristesse ne permet plus une réflexion saine.
Trop de colère fonctionne comme un mécanisme destructeur redoutable.
Chaque émotion a sa place dans nos vies. Nous sommes avant tout des êtres émotionnels.
Elles servent à se relier avec les êtres, avec la Nature sensible et avec le monde qui nous entoure.
Les émotions nous relient à nous-mêmes révélant les lames de fond de notre psyché ou autrement dit, nos blessures ou valeurs bafouées.
L’excès de colère se révèle toxique pour le corps.
Avez-vous déjà ressenti un épuisement après une grosse colère ? C’est normal, vos surrénales se sont vidées.
Avez-vous déjà eu mal à la gorge ou la voix cassée après des cris ?
Avez-vous déjà ressenti une douleur dans la poitrine ?
Des études montrent que la colère augmente temporairement le risque d’infarctus ou d’AVC de manière significative.
Ainsi la colère est utile, mais à manier avec précaution !
Au-delà du corps, la colère dialogue aussi avec nos émotions profondes.
La colère côtoye la tristesse dans l’Enfer de Dante.
Elles ne sont jamais très loin l’une de l’autre. La tristesse sans colère risque de noyer la personne. Il faut de la colère pour sortir d’un excès de tristesse comme un coup de pied au fond de la piscine.
On pourrait dire que la colère est le bras armé de la tristesse.
Dès lors, comment trouver un juste milieu ?
La colère est nécessaire, indispensable même mais à petite dose.
Colère ou rage ? La rage est une colère impuissante. Une situation kafkaïenne – sans solution apparente – favorise la rage comme ultime tentative de trouver une résolution. La colère se transforme en vagues de ravages pénibles à vivre pour soi comme pour l’entourage.
La colère est aussi une posture de puissance personnelle. Je tente de me montrer fort voire de faire peur.
Pour la dominer avant qu’elle ne nous domine, identifier les causes de sa tristesse est la première étape. Quelle douleur en moi alimente cette colère ?
Quelle impuissance l’entretient-elle ?
En pratique
On peut toujours prendre le temps d’aller faire un tour, prendre l’air, marcher en forêt en pleine conscience ou écrire l’objet de son courroux.
Ecrire une lettre à sa colère (non envoyée) est souvent un bon moyen pour dégonfler le ballon de baudruche, puis prendre du recul sur l’intensité et la nature de la réaction à adopter. Le trop plein évacué permet l’accession à un espace symbolique de sens.
De plus, travailler sur la tristesse s’avère souvent plus utile pour soigner la colère que de dire à quelqu’un « calme-toi, ça n’en vaut pas la peine ». Je pense que nous en avons tous fait l’expérience.
Pour aller plus loin
Aucune émotion ne doit être a priori rejetée. Elle a besoin d’être nommée et de délivrer son message. Nous avons tendance à confondre l’émotion – qui vient de l’intérieur –, et la réaction qui jaillit vers l’extérieur.
Reconnaître cette émotion est déjà commencer à la transformer.
Cette colère me renseigne sur la tristesse qui doit encore être mise en mouvement en moi. Ainsi cela devient plus clair : la souffrance qui m’affecte se transforme en colère car je ne l’entends pas encore. Quelle valeur a été bafouée ? Par quel manque de respect suis-je affectée ? Quelle limite a été franchie ?… Autant de douleurs qui risquent d’exploser et de me masquer l’origine même de la plaie encore ouverte.
Les émotions refoulées ou déniées peuvent contribuer à des troubles somatiques – par exemple à cause du stress chronique que cela induit et de l’augmentation du taux de cortisol (hormone du stress) dans le sang.
En revanche, tout ce qui est nommé et mis en mouvement peut guérir.
De quel mouvement s’agit-il ?
Ce mouvement intérieur, sans lequel aucune guérison n’est possible, est celui d’une traversée plutôt que d’une éviction.
Lorsque l’émotion est nommée mais demeure figée en nous, elle se condense en bloc de souffrance, en nœud invisible qui continue de tirer les ficelles de notre corps, de nos pensées et de nos relations.
Le mouvement, ici, ce n’est pas un simple « passer à autre chose », mais un acte de présence continue : exprimer, ressentir, réfléchir, écrire, parler, pleurer, marcher, respirer à l’intérieur de la colère et de ce qu’elle recouvre, afin de laisser l’énergie circuler et se transformer. Sans ce mouvement, la colère devient pierre ; avec lui, elle devient rivière : elle irrigue la conscience, révèle la blessure, accompagne la tristesse, et finit par laisser un espace où l’être peut se reconnaître autrement, plus entier, plus vrai.
En conclusion : Traverser pour guérir
Nommez l'émotion : "Quelle valeur bafouée me brûle ?"
Refoulée, elle alimente le stress chronique (cortisol élevé). En mouvement – exprimer, ressentir, écrire –, elle devient rivière : irrigue la conscience, révèle la blessure, libère l'être plus entier.
Guérir, dans ce sens, n’est pas supprimer la colère, mais lui permettre de se déplacer, de se transformer, de se réconcilier avec la vie qui la porte.
Elle révèle des parts de soi blessées qui n’attendent que notre éclairage d’amour profond pour se dissoudre et s’intégrer de nouveau.



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