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Incarnation

  • Photo du rédacteur: Michelle Cailler
    Michelle Cailler
  • il y a 3 jours
  • 4 min de lecture

Par Michelle Cailler (juriste et fondatrice de Thémisia Gioia) 


Ou comment devenir crédible sans agence de communication (c’est moins confortable que prévu)

 

Il est des mots que l’on adore. « Valeurs ». « Vision ». « Authenticité ».  « Bienveillance »

Ils sont parfaits : consensuels, élégants, et surtout parfaitement inoffensifs tant qu’ils restent théoriques.

 

Et puis il y a ce mot beaucoup plus exigeant, presque inconvenant : l’incarnation.

 

L’incarnation, ce n’est pas ce que l’on dit. 

C’est ce qui reste quand on enlève les mots, le ton, le rythme de son discours.

 

Et c’est  à partir de là… que  les choses se compliquent légèrement.

 

L’incarnation politique : l’art oublié de prendre un risque

 

La politique moderne est devenue une discipline d’équilibriste. Il faut parler sans trop dire, s’engager sans trop s’exposer, exister sans être trop identifiable.

 

On affine, on nuance, on ajuste. Les convictions deviennent « évolutives », ce qui est une manière élégante de dire qu’elles s’adaptent aux circonstances.

 

C’est habile. Mais ce n’est pas incarné.

 

Car incarner en politique, c’est accepter de réduire cet écart devenu presque structurel entre la parole et l’action. C’est dire : voici ce que je défends, et voici ce que je fais,  même  et surtout lorsque cela devient inconfortable.

 

Évidemment, cela a un coût. 

Sinon, tout le monde le ferait.

 

Le problème, c’est qu’à force de vouloir éviter ce coût, on finit par produire une parole publique sans prise sur le réel. Et une démocratie sans incarnation ressemble rapidement à un exercice de communication collective.

 

Très sophistiqué. Et étrangement vide.

 

 Marie, Jésus… ou l’incarnation sans service marketing

 

On a tellement adouci ces figures qu’on en oublie leur radicalité.

Marie n’est pas une image douce et silencieuse. C’est une jeune femme confrontée à une annonce incompréhensible, dans un contexte social où la marge d’erreur est…inexistante. Elle n’ a de maîtrise ni sur le calendrier, ni sur les conséquences, ni sur le regard des autres. 

Elle ne dispose d’aucun plan de communication, d’aucune validation extérieure, d’aucune stratégie de repositionnement.

 

Et pourtant, elle dit « oui ».

 

Un oui sans garantie. Sans filet. Sans technique de communication.

 

Un oui qui engage tout.

 

Quant à Jésus, même logique, mais avec quelques complications supplémentaires. Il ne se contente pas de formuler des idées inspirantes. Il les vit. Entièrement. Publiquement.

 

Et — ô surprise — cela dérange. Politiquement, socialement, religieusement.

 

Il aurait pu ajuster son message, lisser son discours, éviter certains sujets sensibles. 

Il ne l’a pas fait.

 

Résultat : une cohérence absolue . Et une trajectoire… intransigeante

 

Et puis il y a ce « léger » détail presque embarrassant.

 

Un homme, il y a plus de 2000 ans. 

Pas d’agence de communication. 

Pas de stratégie de marque. 

Pas de réseau social digne de ce nom si ce n’est ses 12 « followers »

 

Et pourtant, on en parle encore aujourd’hui. Partout. Tous les jours.

 

On analyse cela comme on veut. Mais un élément résiste : 

une incarnation totale laisse une trace que même le temps ne dilue pas.

 

Visiblement, sur le long terme… c’est une stratégie de communication qui tient.

 

Philosophie de l’incarnation : sortir du commentaire

 

Jamais une époque n’a autant encouragé à commenter avant de comprendre.

Tout peut être analysé, décortiqué, débattu, repositionné, interprété.

 

Et c’est souvent fascinant : notre époque est un laboratoire rêvé pour étudier la masse humaine.

 

Mais il y a une petite question essentielle : qui vit réellement ce qu’il défend ?

 

L’incarnation commence là où le commentaire s’arrête. Quand il ne s’agit plus d’avoir raison, mais d’être cohérent.

 

Et cela implique une forme d’inconfort : moins de distance, plus d’exposition. Moins de théorie, plus de conséquences.

 

Avec cette interrogation  très simple en apparence : 

ma vie ressemble-t-elle à ce que je dis ?

 

Étonnamment, c’est souvent à ce moment-là que les certitudes deviennent… un peu plus « furtives ».

 

L’incarnation entrepreneuriale : quand le réel démontre ce que le discours essayait de cacher.

 

Dans le monde entrepreneurial, « l’incarnation » est partout. Dans les pitchs, les sites, les conférences. On incarne des missions, des visions, des raisons d’être.

 

Tout cela est très convaincant.

 

Jusqu’au moment où le réel intervient dans :

Un choix de partenaire. 

Un arbitrage financier. 

Une décision en période de tension.

 

C’est là que tout se joue.

Un entrepreneur s’incarne vraiment lorsque ses décisions, surtout les plus discrètes, donnent corps à ce qu’il prétend défendre. Même quand cela coûte. Même quand cela ralentit. Même quand cela complique.

 

Sinon, il faut appeler les choses par leur nom : ce n’est pas de l’incarnation. C’est du branding.

Le monde commence -t-il à faire la différence ?

 

L’incarnation personnelle : le luxe dangereux d’être lisible et donc se mettre à découvert

 

C’est probablement le point le plus sensible.

 

S’incarner, personnellement, c’est renoncer à cette fragmentation confortable où l’on ajuste son discours selon les contextes. C’est choisir une cohérence qui dépasse les différents rôles que nous endossons.

 

Et donc devenir exposé

 

Or, être exposé, c’est aussi devenir  vulnérable, critiquable.

C’est perdre la possibilité de se réajuster discrètement selon l’interlocuteur.  C’est renoncer à certaines ambiguïtés  souvent très utiles socialement.

 

En résumé :ce n’est pas une facilité ; c’est le chemin étroit par lequel l’un des biens les plus rares renaît : la confiance,

 

 

Et si on commençait par soi (mauvaise nouvelle ou pas ?)

 

À ce stade, il serait tentant d’expliquer qui devrait mieux incarner : les politiques, les dirigeants, les institutions, les autres en général.

 

Ce serait réjouissant. Et… totalement incohérent.

 

Parce que la seule question qui demeure, au bout du compte, est celle que l’on se pose à soi-même.

 

Jusqu’où est-ce que j’incarne ce que je défends ? 

À quels endroits est-ce que je m’arrange avec mes propres principes ? 

Et est-ce que je suis aussi cohérente que je le pense… ou simplement assez convaincante pour me rassurer ?

Mon propos n’est pas moralisateur.

Je me pose cette question. Vraiment. Et elle n’est pas aisée… la réponse l’est encore moins.

Je propose simplement que chacun fasse de même. 

Sans jugement. Sans mise en scène.

Juste pour voir si le réel suit.

 

Alors non, il n’y a pas de conclusion parfaite.

 

Juste une question, sérieuse, pas dramatique :

 

Et vous, où en êtes-vous de votre incarnation ?

 

Nous avons tous des principes.

En général, ils se portent très bien… tant qu’ils ne sont pas testés.

 

 

 
 
 

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