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L’UDC OU LA MARTINGALE DU PERPÉTUEL PERDANT:

  • Photo du rédacteur: Michelle Cailler
    Michelle Cailler
  • il y a 23 heures
  • 4 min de lecture

Par Michelle Cailler (juriste et fondatrice de Thémisia Gioia) 

 

Je ne suis d’aucun parti, je le dis d’emblée : Ce qui suit ne vise pas à défendre une thèse, mais à exprimer une interrogation.

 

Il y a, dans la façon dont l’UDC pratique la politique depuis trente ans, quelque chose qui ressemble à ces martingales de casino que tout parieur connaît et que presque personne n’ose reconnaître pour ce qu’elles sont : Chaque défaite pousse à miser plus gros, dans l'illusion qu'une victoire finale effacera l'ardoise. Sauf qu'ici, le joueur est insubmersible.

C'est là le cœur de l'énigme. Et elle exige autre chose qu'une étiquette passe-partout pour s'épargner une véritable réflexion.

 

Regardons les faits, nus.

Depuis 1990, ce parti a soumis au peuple une vingtaine d’initiatives. Quatre seulement ont été acceptées. En réalité, plus aucun texte de l'UDC n'a passé la rampe des urnes depuis 2014, à la seule exception de l'initiative sur l'interdiction du voile intégral en 2021.

Sous la coupole, le bilan paraît tout aussi contrasté : ses textes y sont amendés ou édulcorés, et certains se heurtent à des objections juridiques ou institutionnelles.

 Sur le papier, c’est le bilan d’un parti qui échoue méthodiquement à faire ce pour quoi un parti existe : transformer ses idées en droit.

Et pourtant, dans le même intervalle, sa force électorale a plus que doublé, passant d’environ 12 % au début des années 90 à près de 30, 4% des intentions de vote aujourd’hui .

C’est une progression sans équivalent depuis l’instauration du système proportionnel, il y a plus d’un siècle.

Un parti dont les idées échouent souvent dans les urnes et au Parlement, mais dont le nombre d’élus ne cesse de croître.

Ce qui frappe, à travers  ces trente ans de vie politique, une même méthode se répète, presque à l’identique.

On retrouve le même ton, les mêmes mécanismes et la même grammaire provocatrice qui n’ont pour ainsi dire pas varié depuis l’ère Blocher : mêmes ressorts, même dramaturgie du peuple trahi, mêmes textes taillés à la serpe plutôt qu’au ciseau du juriste, alors même que ce parti possède, mieux que quiconque, les moyens de s’offrir les meilleurs juristes et les meilleurs communicants du pays.

 On ne reprend pas la même recette pendant trente ans, échec après échec, par simple entêtement. On la reprend parce qu’elle produit, quelque part, exactement l’effet recherché, et cet effet, visiblement, n’est pas de gagner la votation du jour.

 

Une fois au moins, la preuve s’est imposée sous nos yeux, comme une expérience de contrôle menée malgré elle.

Il y a quelques années, l'UDC a tenté l’inverse de sa nature : elle  avait délibérément opté à l'automne 2018 pour une campagne sobre, intellectuelle et « sage » afin de séduire l'électorat bourgeois , un ton apaisé pour faire oublier l’outrance habituelle.

Le verdict fut sans appel : le parti essuya son plus lourd échec depuis des années, n'obtenant aucun bénéfice politique en retour de sa modération.

 

 Moralité, aussi cruelle qu’éclairante, même lorsque ce parti tente de se montrer raisonnable, il échoue. Un constat qui devrait balayer, une bonne fois pour toutes, l’hypothèse d'une maladresse involontaire.

 

Alors reste la question qu’on esquive méthodiquement :

Que gagne-t-on, très concrètement, à perdre avec autant de constance ?

 

Tout s'explique par le statut unique que ce parti occupe depuis 1929 : être au pouvoir tout en feignant de le contester. Chaque matin, il semble redécouvrir un pays qu'il administre pourtant depuis près d'un siècle. Ce grand écart n’a rien d’un inconfort, c’est une stratégie

D'un côté, l'exercice discret du pouvoir, assis sur le poids des sièges et l'influence des commissions ; de l'autre, une vitrine publique qui continue de brandir le drapeau de la révolte.

 

Les deux fonctions ne se contredisent pas, elles se nourrissent : l’une donne l’influence réelle, l’autre entretient l’identité qui fait revenir les électeurs.

Il y a même quelque chose de plus habile encore dans le mécanisme

: chaque fois que l’indignation collective se  déchaîne contre une affiche ou un slogan, chaque fois qu’une institution demande son retrait, chaque fois qu’un parti concurrent monte au créneau pour dénoncer, c’est l’assurance d’une nouvelle couverture médiatique gratuite, offerte sur un plateau par des adversaires persuadés de mener un combat vertueux.

Sur cette scène politique, l'indignation ne bloque pas la machine, elle l'alimente. On s'insurge pour punir un excès ; on finit par financer une campagne publicitaire.

 

C’est peut-être là, en définitive, la vraie leçon de cette martingale, et elle nous concerne davantage que le joueur lui-même.

Cette mécanique est solide parce que nos réactions alimentent le système à chaque vote et à chaque polémique. Ce n'est plus l'affaire d'un seul parti, c'est tout notre modèle politique qui en profite. Le jour où l'histoire jugera notre époque, le plus coupable ne sera pas celui qui a inventé le jeu, mais nous tous, qui avons accepté de rester assis à sa table.

 

 

 

Il convient de regarder la réalité en face : l’UDC se moque des critiques, car les attaques extérieures lui servent de carburant. En réalité, une partie de l'électorat et des médias semble avoir besoin de diaboliser ce parti.

Lui coller une étiquette permet d'éviter le débat sur le fond des sujets. En votant uniquement contre l'UDC, de nombreux citoyens oublient d'analyser le contenu réel des textes soumis aux urnes. Le vrai perdant de ce jeu n’est donc pas celui qu’on croit, et c'est ce constat qui devrait interpeller.

Et cela devrait empêcher chacun de dormir.

 
 
 

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