La neutralité suisse : une longue prise de conscience
- Frédérique Giacomoni

- il y a 2 jours
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Une analyse psychopolitique proposée par Frédérique Giacomoni, psychiatre et cofondatrice de Thémisia-Gioia.

@photo Frédérique Giacomoni
On ne parle plus en Suisse que des votations du 27 septembre prochain.
Et pour cause !
Ce sont probablement les plus cruciales pour la Suisse depuis longtemps — et pour longtemps.
Je parle bien entendu de la question de la neutralité.
I — La neutralité suisse : une longue prise de conscience
Quels enjeux ?
Pour se faire une idée des enjeux, chacun peut et doit s’informer. Où ? Eh bien, cette fois, les sources d’information sont très nombreuses. En voici un petit tour d’horizon : les médias habituels (RTS, journaux…), la vidéo réalisée par le Conseil fédéral — qui ne pose pas seulement la question de la recommandation politique, mais celle de savoir si elle expose effectivement les enjeux essentiels de manière complète, équilibrée et vérifiable — ; l’excellent dossier, exhaustif et clair, rédigé par mon amie et cofondatrice de Thémisia-Gioia, Michelle Cailler ; les vidéos de Pro Suisse ; les articles rédigés dans L’Antipresse ; la table ronde organisée le 8 septembre prochain par Thémisia-Gioia à Lausanne… et pardon pour tous ceux que j’oublie ici.
Pourtant, la plupart d’entre nous se borne à mettre en place un réflexe pavlovien : « Une initiative qui vient de l’UDC ? Alors je vote non, c’est tout vu. »
Et moi qui croyais qu’en Suisse, le peuple évitait le vote binaire et l’opposition systématique entre les partis — contrairement à ces « pauvres Français » qui votent toujours contre un parti et jamais pour des idées — et que les Suisses votaient pour ou contre des idées et non pour ou contre des partis.
Et moi qui croyais que le peuple suisse était politiquement bien plus mature que ses voisins européens, compte tenu de la grande tradition démocratique qui l’animait depuis des siècles.
Encore une croyance, ou plutôt une illusion, qui tombe.
Un peu d’histoire
Selon une tradition rapportée ultérieurement, Nicolas de Flüe, qui jouissait d’une réputation d’autorité spirituelle et de médiateur, aurait dit aux Confédérés en 1481 : « Chers amis, n’élargissez pas trop la clôture, afin de pouvoir demeurer dans la paix, le repos, l’unité et votre liberté chèrement acquise. Ne vous chargez pas d’affaires étrangères et ne vous liez pas à des puissances étrangères. »
Ses paroles sont souvent résumées en français par : « Occupez-vous de vos affaires et ne vous mêlez pas aux affaires des autres. »
C’est un sage conseil qu’il convient d’appliquer dans sa vie quotidienne. J’en tire une lecture philosophique : nul ne devrait s’arroger le droit de diriger ou d’intervenir abusivement dans le chemin de vie d’autrui.
Je propose d’étendre ce principe, par analogie, de l’échelon individuel à celui d’une société. Cette analogie ne signifie pas qu’un individu et une collectivité fonctionnent exactement de la même manière.
Mais poursuivons. La lourde défaite des troupes confédérées à Marignan en 1515 — dans un contexte où le service militaire étranger occupait une place importante — fit environ 9 000 à 10 000 morts suisses. La prise de conscience se poursuit à la suite de ce traumatisme. Cette défaite met fin aux volontés expansionnistes des Confédérés en Lombardie. L’année suivante, les cantons signent avec la France un traité de « paix perpétuelle », mais continuent de fournir des mercenaires, de conclure des alliances étrangères et de conquérir des territoires, notamment sur la Savoie — le canton de Vaud était en partie savoyard à cette époque.
Entre les sages paroles de Nicolas de Flüe, les pertes humaines sévères liées aux défaites de 1515, les troubles intérieurs liés aux tensions entre cantons catholiques et protestants issus de la Réforme et les difficultés à maintenir une politique étrangère commune dans ces conditions, l’idée de devenir un pays neutre fait son chemin.
Et, comme à l’échelon individuel, si la prise de conscience arrive soudainement, elle est toujours l’aboutissement d’un long processus marqué par plusieurs étapes, souvent passées inaperçues.
Il faut donc du temps entre l’idée et la prise de conscience, que l’on pourrait définir comme l’intégration d’une idée nouvelle.
Entre l’idée nouvelle pour l’époque de Nicolas de Flüe en 1481 et l’intégration de la neutralité de la Suisse comme donnée de politique internationale — reconnue au Congrès de Vienne en 1815 —, il aura fallu 334 ans. Une lente construction de la neutralité.
Rome ne s’est pas bâtie en un jour…
La Constitution de 1848 va transformer profondément le cadre. La Suisse n’est plus une confédération de cantons largement souverains et devient un État fédéral qui se dote de fonctions régaliennes en matière de politique extérieure — décider de la paix ou de la guerre, conclure des alliances avec des puissances étrangères, gérer les relations avec les États étrangers. La Constitution fédérale de 1848 mentionne expressément la préservation de l’indépendance et de la neutralité et confie les principales compétences de politique extérieure à la Confédération.
Dans la lecture proposée ici, le centre de gravité se déplace : on passe d’un idéal général de retenue à une conception de la neutralité centrée sur la non-participation militaire aux guerres étrangères.
II — Le glissement sémantique et l’emprise du pouvoir
Glissement sémantique
À première vue, ce glissement sémantique ne prête pas à sourciller.
Vraiment ?
Pourtant, cela change tout. Cela ressemble à un pied dans la porte, technique perverse bien connue qui ouvre la voie aux petits pas. La Suisse s’abstenait de se mêler ; désormais, elle s’abstient seulement militairement. Donc, elle ne s’abstient plus. Ou plutôt, elle s’abstient quand ça l’arrange et de la manière dont ça l’arrange. La porte s’ouvre aux actions économiques — éventuellement des sanctions —, humanitaires et diplomatiques.
Cela paraît intéressant, non ?
La Suisse doit préserver son indépendance et sa sécurité en s’abstenant de participer aux guerres étrangères, tout en restant libre d’entretenir des relations internationales, de commercer, de négocier et d’agir en faveur de la paix. C’est même plutôt un excellent programme !
Sauf que, comme je le soulignais plus haut, la politique des petits pas ou du glissement progressif est désormais en cours. Le pouvoir a malheureusement toujours tendance à se nourrir de lui-même. Et pour ce faire, une solution est le dévoiement des termes utilisés. Quelle est la définition de la neutralité ?
Définition de la neutralité
Historiquement, cette définition implicite stipulait de ne pas se mêler aux conflits des puissances étrangères, ce qui permettait de jouer un rôle de médiateur, de pacificateur et n’empêchait aucunement l’aide humanitaire si un État en faisait la demande.
Quelle définition donner aujourd’hui à la neutralité ?
C’est très exactement ce qui se joue en 2026, soit 545 ans après la sagesse de Nicolas de Flüe.
L’initiative cherche à donner à la neutralité constitutionnelle une définition plus explicite et plus rigide que celle qui résulte de la Constitution actuelle et de la pratique gouvernementale.
Neutralité rigide ou flexible ?
Le Conseil fédéral (CF) défend l’idée d’une neutralité flexible.
Et moi qui avais compris la neutralité comme une promesse politique de retenue et d’équidistance… quelle naïveté ! Me voilà avec un CF qui ne parle plus qu’en termes juridiques, oubliant qu’il est au service du peuple. La neutralité devient pour notre CF un statut juridique minimal, une notion purement technique au sens et à la portée limités.
La pratique défendue par le Conseil fédéral tend à concentrer entre ses mains la définition concrète de la politique de neutralité, notamment dans les domaines où il peut agir sur la base de lois existantes ou par ordonnance. Cette concentration ne supprime pas formellement les compétences du Parlement, des cantons et du peuple, mais elle peut rendre leur intervention plus tardive, plus technique et moins efficace.
Depuis 2020, certaines compétences et bases légales adoptées dans le contexte de l’urgence sanitaire ont survécu à la phase aiguë de la crise ; certaines dispositions résiduelles produisent encore des effets jusqu’en 2031.
J’interprète cette survivance comme un processus de normalisation progressive de l’exception.
Pourquoi cela me semble-t-il d’une extrême gravité ?
Parce que le pouvoir risque inévitablement de devenir totalitaire lorsqu’il se sent tout-puissant.
Ce sont exactement les mêmes mécanismes qu’avec un pervers narcissique.
Je ne pose évidemment pas un diagnostic clinique sur une institution. J’utilise ici la figure du « pervers narcissique » comme métaphore d’une relation de pouvoir dans laquelle une autorité capte le langage, déplace les limites, présente son emprise comme une protection et interprète toute résistance comme une menace ou une preuve d’incompréhension.
J’emploie ici l’emprise comme une métaphore politique destinée à rendre visibles des mécanismes de dépendance et de limitation progressive.
La soumission de la victime — qu’elle soit volontaire au début, par sentiment amoureux ou inconsciente sous l’effet de l’emprise — rend le pervers toujours plus puissant. Il poursuit toujours sa logique du « jusqu’où aller trop loin ? ».
Et si le CF allait trop loin précisément lors de cette votation ?
Selon moi, certains mécanismes à l’œuvre dans cette décision peuvent être analysés comme des mécanismes d’emprise.
- Il inverse la règle qui n’est plus « la règle — la neutralité — limite le pouvoir », mais« le pouvoir interprète la règle afin de légitimer son action. »
- Il tend à s’arroger un quasi-monopole de l’interprétation politique de la neutralité et risque de développer un raisonnement circulaire –— c’est d’ailleurs l’une des définitions de la folie, nommée autrefois « folie raisonnante »[1]. II définit la portée pertinente de la neutralité, classe la mesure qu’il veut prendre dans la « politique de neutralité », puis conclut que cette mesure ne viole pas la neutralité. Le CF assume que la « neutralité rigide » réduirait sa marge de manœuvre. Le concept de neutralité souple lui laisse en fin de compte une immense latitude. Ce qui est contraire à l’idée même de démocratie directe…
- Il utilise l’emprise par la nécessité. L’invocation d’une menace existentielle tend à élargir la discrétion de l’exécutif, à réduire le poids des contre-pouvoirs et à rendre toute contestation suspecte de compromettre l’objectif prioritaire — la sécurité. Cela signifie que le langage de la crise — guerre, menace, sanctions, sécurité européenne — peut rendre l’extension de sa marge d’appréciation politiquement plus difficile à contester.
- Attention ! De l’emprise au totalitarisme, il n’y a qu’un pas qui peut être facilement franchi. Je ne prétends pas que la Suisse soit déjà un régime totalitaire. Je soutiens que certains mécanismes décrits par Hannah Arendt comme caractéristiques des logiques de domination — réduction de la pluralité à une logique unique, extension de la nécessité, brouillage des responsabilités et affaiblissement progressif des limites — peuvent servir de signaux d’alerte.
- Il capte symboliquement la notion de neutralité, qui a une forte légitimité historique et affective. Le pouvoir conserve le prestige du principe en élargissant la marge d’interprétation.
Finalement, la question à poser serait celle-ci : la règle reste-t-elle capable de limiter le pouvoir, ou est-elle devenue une formule par laquelle le pouvoir valide lui-même ses propres choix ?
III — La Suisse en danger de mort politique ?
La Suisse en danger de mort politique
Les signaux expliqués plus haut sont inquiétants et devraient alerter tout un chacun. Sans prise de conscience individuelle du fait que la soumission aveugle mène au totalitarisme, que l’absence de réaction est prise pour un assentiment et que l’illusion de la gentillesse et de la bienveillance — celui qui raconte une belle histoire et distribue des coups plus ou moins subtils — est mortifère, alors notre Suisse tant aimée est en danger de mort.
Certes, la Suisse conserve des formes institutionnelles de démocratie — élections, Parlement, tribunaux, référendums et fédéralisme —, mais leur capacité effective de contrôle est limitée, inégale et partiellement neutralisée par la concentration du pouvoir, la concordance politique, la faiblesse du contrôle constitutionnel fédéral et la concentration du paysage médiatique. Ces institutions ne suffisent donc pas à exclure les risques de mécanismes d’emprise ou de dérive autoritaire.
La sortie d’emprise est toujours un processus long et douloureux. Mais le début est toujours le même : la prise de conscience du danger de mort — psychique, voire physique.
Je prétends que la Suisse est en danger de mort politique, non pas parce que ses institutions disparaîtraient, mais parce qu’elles pourraient continuer d’exister tout en devenant de moins en moins capables de contenir l’exécutif.
La question n’est donc pas seulement de savoir si la neutralité flexible est juridiquement admissible. Il faut se demander si elle demeure une règle qui limite le pouvoir ou si elle devient un système d’interprétation par lequel le pouvoir valide ses propres choix.
Seul le peuple peut décider du degré de contrainte qu’il veut imposer à cette autonomie exécutive.
Conclusion
En conclusion, la véritable question n’est pas seulement de savoir quelle position défendent les partis, ni même quelle interprétation propose le Conseil fédéral.
Elle est de savoir ce que chacun fait de son propre pouvoir.
S’informer ne signifie pas obéir.
Écouter une autorité ne signifie pas lui remettre son jugement.
Dans une démocratie directe, le citoyen peut consulter toutes les sources, mais il ne peut déléguer à aucune d’entre elles la responsabilité de décider à sa place.
Il faut absolument sortir du réflexe pavlovien dans lequel beaucoup sont encore enfermés et se rendre compte que l’enjeu est vital.
Le réflexe partisan, l’adhésion automatique au discours officiel et la répétition des mots d’ordre sont trois manières différentes d’abandonner son pouvoir. Dans les trois cas, la décision semble rester individuelle, mais le jugement a déjà été externalisé.
Ainsi, chacun d’entre nous doit réfléchir à la société dans laquelle il souhaite vivre et qu’il souhaite transmettre à ses enfants. Chacun doit prendre conscience que sa position compte véritablement.
Le premier acte de souveraineté consiste à refuser que quelqu’un pense à ma place.
Après avoir examiné ces enjeux, je considère que voter OUI à l’initiative est nécessaire pour réaffirmer que la neutralité doit limiter le pouvoir et non être définie au gré de ses interprétations.
Voter oui à l’initiative, c’est voter oui à :
• la neutralité perpétuelle et armée ;
• l’interdiction de participer à des alliances militaires et à des guerres ;
• l’interdiction de prendre des sanctions sans mandat de l’ONU ;
• la poursuite d’un rôle de bons offices et de médiation.[2]
Le oui ne signifie pas remettre son jugement à l’UDC. Il signifie, selon mon analyse, inscrire dans la Constitution des limites plus précises afin que la neutralité ne soit pas définie principalement au gré de l’interprétation de l’exécutif.
Le peuple est souverain seulement lorsque les individus qui le composent le sont eux-mêmes. Cesser de remettre son jugement à un parti, à un gouvernement, à un expert, à un média ou à une foule n’est pas se détourner de la démocratie : c’est commencer à l’exercer.
[1] La clinique française a décrit, sous les termes de “folie raisonnante” ou de “délire interprétatif”, des systèmes où le raisonnement, apparemment logique, devient fermé et auto-validant : chaque objection est réinterprétée comme une confirmation du système
[2] cf : le dossier complet de Michelle Cailler https://www.themisia-gioia.org/_files/ugd/d787a4_0534dcc4892c4147bcee9fb62f2a7c3c.pdf
Et notamment la page 7



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