«âŻTraite les autres comme tu aimerais ĂȘtre traitĂ©âŻÂ»Â  Ou  «âŻNe fais pas aux autres  ce que tu ne voudrais quâon te fasse.âŻÂ» ?Â
- Frédérique Giacomoni
- 18 févr.
- 5 min de lecture
Par FrĂ©dĂ©rique Giacomoni, Â
Psychiatre-Psychothérapeute, Co-fondatrice de Thémisia-Gioia

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Deux phrases qui semblent Ă©noncer la mĂȘme rĂšgle dâor morale :Â
Lâune nĂ©gative, «âŻNe fais pas aux autres ce que tu ne voudrais que lâon te fasse.âŻÂ» ; lâautre positive «âŻTraite les autres comme tu aimerais ĂȘtre traitĂ©.âŻÂ»Â
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Ces deux formulations, prĂ©sentes dans toutes les traditions Ă©thiques depuis lâAntiquitĂ©, ne semblent dire que la mĂȘme chose. Pourtant, elles creusent un abĂźme psychologique, spirituel et relationnel. La premiĂšre maintient lâhomme dans une posture dĂ©fensive et passive ; la seconde le propulse vers une maturitĂ© active et crĂ©atrice. Cette distinction nâest pas sĂ©mantique : elle rĂ©vĂšle deux visions de lâhumain, deux stades de dĂ©veloppement moral, deux chemins de vie.Â
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1. La rĂšgle nĂ©gative : lâĂ©thique du minimum vitalÂ
« Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas quâon te fasse. » Cette formule, attribuĂ©e Ă Confucius, prĂ©sente au LĂ©vitique (19,18), structure une morale deâŻnon-nuisance. Elle pose une borne : lĂ oĂč sâarrĂȘte mon propre dĂ©sir de ne pas souffrir commence le respect de lâautre.Â
Câest une Ă©thiqueâŻcontractuelle et rĂ©ciproque. Elle suppose un calcul : « Si je frappe, on me frappera ; si je vole, on me volera. Mieux vaut mâabstenir. » Elle fonctionne comme un garde-fou : elle contient la violence, limite les excĂšs, instaure un seuil minimal de civilisation. Dans une communautĂ© oĂč rĂšgnent la loi du talion ou lâimpulsivitĂ© brute, cette rĂšgle est rĂ©volutionnaire. Elle civilise.Â
Mais elle enferme aussi.âŻSon problĂšme principal est la passivitĂ©.âŻElle ne demande que deâŻne pas agir, de rester immobile dans une neutralitĂ© morale. Lâindividu surveille ses pulsions nĂ©gatives â colĂšre, vengeance â mais nâest pas invitĂ© Ă poser le moindre geste positif. Les relations humaines se stabilisent au niveau dâune paix froide : personne ne se blesse, mais personne ne se construit. Câest lâĂ©thique du « je ne dĂ©range pas », du voisinage poli mais distant, du collĂšgue qui ne critique pas mais nâaide pas non plus.Â
En psychologie du dĂ©veloppement, cette rĂšgle correspond au stadeâŻprĂ©-conventionnel ou conventionnelâŻ(Kohlberg) : éviter la punition, calculer son intĂ©rĂȘt. Cliniquement, câest la phase oĂč lâenfant apprend Ă inhiber ses pulsions orales sadiques : « Ne mords pas la mĂšre. » MĂ»rissement nĂ©cessaire, mais incomplet. Â
Lâadulte restant Ă ce stade pratique une sorte deâŻmoraline : impeccablement correct, mais sans chaleur, sans initiative, sans risque. La vie relationnelle sâappauvrit : on Ă©vite le mal, mais on ne crĂ©e pas le bien.Â
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2. La rĂšgle positive : lâĂ©thique de lâinitiative crĂ©atriceÂ
« Traite les autres comme tu aimerais ĂȘtre traitĂ©. » Cela correspond aux stades 5-6 de Kohlberg (post-conventionnel) : droits humains et principes universels.Â
Cette version, explicite dans le Sermon sur la montagne (« Tout ce que vous voudrez que les hommes fassent pour vous, faites-le de mĂȘme pour eux », Matthieu 7,12), inverse radicalement la dynamique. Elle nâinterdit plus : elleâŻimpĂ©rativement commande. Ne plus se contenter de ne pas nuire, maisâŻposer un acte de bien.Â
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Cette rĂšgle exige uneâŻdĂ©centration active. Il faut :Â
Se poser la question : « De quoi ai-je besoin pour ĂȘtre heureux, respectĂ©, accompagnĂ© ? »Â
Imaginer cet accueil pour lâautre.Â
Passer Ă lâaction concrĂšte.Â
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Câest une Ă©thique deâŻlâempathie projective. Non plus « ne fais pas mal », mais « fais du bien tel que tu le souhaiterais pour toi-mĂȘme ». Exemples :Â
Le voisin bruyant ? Au lieu de ne pas lâinsulter (« nĂ©gatif »), proposez-lui une discussion autour dâun cafĂ© (« positif »).Â
Le collĂšgue en difficultĂ© ? Au lieu de ne pas le critiquer (« nĂ©gatif »), offrez-lui trente minutes dâĂ©coute attentive (« positif »).Â
Lâami blessĂ© ? Au lieu de ne pas le trahir (« nĂ©gatif »), pardonnez-lui comme vous souhaiteriez lâĂȘtre (« positif »).Â
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Cette rĂšgle fabrique duâŻlien, de laâŻconfiance, de laâŻcirculation. La rĂšgle positive ne nie pas la blessure ; elle la transmute en force crĂ©atrice.Il faut dâabord avoir traversĂ© sa propre colĂšre comme lâenseigne Lytta Basset dans Sainte ColĂšre. Elle transforme les relations dâune simple cohabitation en vĂ©ritable communautĂ© vivante. Â
Elle exige une maturitĂ© psychologique supĂ©rieure : capacitĂ© Ă sortir de soi, Ă anticiper les besoins, Ă prendre des risques relationnels.Â
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3. Les deux rĂšgles dans le dĂ©veloppement humainÂ
Ces formules marquent des paliers prĂ©cis de lâĂ©volution morale :Â
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Stade 1 : Ăthique nĂ©gative (0-12 ans, puis adultes immatures)Â
Objectif :âŻcontrĂŽler les pulsions destructrices.Â
Exemple : Lâenfant apprend « ne tape pas », « ne prends pas le jouet des autres ».Â
Limite : Lâindividu reste centrĂ© sur lui-mĂȘme. Il Ă©vite la douleur par calcul rationnel.Â
Vie relationnelle : Paix armĂ©e, politesse distante, peur de lâengagement.Â
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Stade 2 : Ăthique positive (adolescence, adulte mĂ»r)Â
Objectif :âŻcrĂ©er du bien par initiative personnelle.Â
Exemple : Lâadolescent propose spontanĂ©ment son aide, anticipe les besoins de ses parents ĂągĂ©s.Â
Puissance : Lâindividu devientâŻacteur de civilisation. Il ne se contente plus de ne pas nuire : il embellit le monde.Â
Vie relationnelle : Liens profonds, transferts sĂ©cures, communautĂ©s vivantes.Â
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Stade 3 : Ăthique de la rencontre (Au-delĂ de Kohlberg, vers LĂ©vinas)[Saut de retour Ă la ligne]Â
La limite de la rĂšgle positive apparaĂźt :âŻla projection. On traite lâautre selonâŻnosâŻbesoins, pas les siens. Lâexigence ultime devient : Â
« Traite chaque personne commeâŻelleâŻaimerait lâĂȘtre, en discernant sa singularitĂ©. » Â
Il sâagit dâoffrir Ă lâautre exactement ce dont il a besoin, aprĂšs avoir compris ce que son mal dit de lui. Câest lâĂ©thique de laâŻrencontre.Â
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« Fais aux autres » exige deâŻsortir de soi, de prendre le risque de donner le premier. Câest lâappel Ă©vangĂ©lique à lâinitiative : aimer avant dâĂȘtre aimĂ©, pardonner avant dâĂȘtre pardonnĂ©, accueillir avant dâĂȘtre accueilli.Â
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Cette rĂšgle nâest pas naĂŻve. Elle suppose uneâŻforce intĂ©rieureâŻ: savoir dire non quand il le faut, poser des limites quand lâautre abuse. Mais elle refuse la passivitĂ© comme position par dĂ©faut. Elle dit :âŻtu es fait pour donner, non pour te protĂ©ger indĂ©finiment. Câest une position active.Â
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Conclusion : choisir son humanitĂ©Â
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Entre ces deux rĂšgles sâoffre un choix existentiel :âŻquel humain veux-tu ĂȘtre ?Â
Lâhomme de la nĂ©gativeâŻ: Celui qui ne dĂ©range pas. Correct, fiable, invisible.Â
Lâhomme de la positiveâŻ: Celui qui crĂ©e du bien. Imparfait, risquant, parfois maladroit, mais vivant.Â
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La rĂšgle positive nâannule pas la nĂ©gative : elle lâaccomplit. Ne pas nuire reste la base. Mais sây limiter, câest peut-ĂȘtre bien refuser sa vocation dâhomme.âŻTu nâes pas fait pour la simple abstinence : tu es fait pour aimer le premier.Â
[Saut de retour Ă la ligne]Â
Traite les autres comme tu aimerais ĂȘtre traitĂ©.âŻNon par calcul, non par peur, mais par le dĂ©sir profond de faire circuler la vie. Câest la maturitĂ© qui commence lĂ oĂč sâarrĂȘte la simple dĂ©cence.Â