Pourquoi tant de gens détestent les américains ?
- Michelle Cailler

- il y a 8 heures
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Par Michelle Cailler (juriste et fondatrice de Thémisia Gioia)
Les États-Unis, un empire raté qui parvient pourtant à nous coloniser
Je croise quantité de gens qui affirment ne pas aimer les Américains. Pas « les États‑Uniens », non : « Les Américains », comme si un seul État avait réussi à s’approprier un continent entier à coups de drapeau, de passeport et de marketing habile. En Amérique latine, on dit les gringos ou les yankees, ailleurs les Ricains, les Yanks, les Amerlocs, les Seppos. Plus le sobriquet est inventif, plus la mémoire des humiliations est tenace.
Pourtant, ces mêmes personnes rentrent chez elles, lancent Netflix, écoutent du rap US dans le train, avalent des frites dans un sachet rouge et se chamaillent en anglais sur Instagram. Officiellement, “les Américains” leur sont insupportables, en pratique, ils vivent à l’intérieur de leur reflet.
Ce paradoxe n’a rien d’une sympathique contradiction, il révèle un rapport de domination. Les États‑Unis ne se sont pas imposés comme référence mondiale grâce à une culture supérieure, une clairvoyance politique exceptionnelle ou des performances irréprochables. Leur naissance s’inscrit dans le sang et la conquête ; leur expansion s’est faite par la guerre, les coups d’État, l’implantation de bases ; leur maintien repose sur un dispositif tentaculaire où armée, finance, technologie, diplomatie et propagande avancent de concert. Et par‑dessus tout ça ils ont étalé un vernis clinquant, une pseudo‑culture standardisée qui a progressivement recouvert la planète.
Mais reprenons le point de départ.
La « grande démocratie américaine » commence par l’élimination méthodique de ceux qui vivaient déjà là : peuples autochtones massacrés, déplacés, enfermés ; terres confisquées, traités bafoués ; villages incendiés. À cela s’ajoute l’esclavage de masse, pilier de l’économie du Sud, et une guerre de Sécession réglée non par la négociation, mais par des champs couverts de soldats tombés au combat.
La figure du « bon citoyen » n’est pas un pacifiste éclairé, c’est un colon armé, convaincu que la violence est un moyen normal et légitime de s’approprier ce qu’il désire : terre, sécurité, « liberté ».
Cette violence n’est pas seulement un héritage, elle s’est transformée en principe. Le fameux deuxième amendement inscrit dans la constitution américaine, à savoir le droit de porter des armes, pensé d’abord pour disposer de milices capables de se lever contre un souverain lointain, finit par transformer chaque quartier en champ de tir potentiel. On sanctifie l’idée qu’un peuple libre est un peuple armé et que les armes font naturellement partie de la vie civile.
Ce ne sont pas celles‑ci en elles‑mêmes qui fabriquent les carnages, la Suisse l’illustre d’ailleurs de manière convaincante. C’est ce que les États‑Unis y projettent : deux siècles de conquêtes, de guerres raciales, de fantasmes de frontière et de peur de l’Autre. Dans un tel imaginaire, la présence massive d’armes agit comme un accélérateur : elle fait basculer plus vite la haine, la paranoïa ou une crise personnelle, en tuerie de masse ou en règlement de comptes sanglant. On ne dit donc pas « beaucoup d’armes = plus de morts » ; on dit : « dans une société construite sur la violence, beaucoup d’armes = plus de morts, plus vite ».
Dans le discours officiel, ce pays se veut le numéro un mondial, présenté comme un modèle de liberté, de prospérité et de démocratie. Mais dans les faits, il enchaîne des records dont personne ne devrait se vanter : système de santé ruineux et inégal, taux d’incarcération propre à un pays‑prison, morts par armes à feu à répétition, mortalité infantile nettement plus élevée que dans la plupart des pays européens. Si c’est cela le fameux « best in the world », on comprend facilement pourquoi de plus en plus de personnes se méfient.
À l’étranger, la même logique s’applique avec un vocabulaire plus soigné. Après avoir presque éradiqué les nations natives, les États‑Unis « s’invitent » partout : Amérique latine, Afrique, Moyen‑Orient, Asie. Ils appuient des coups d’État, installent des dictatures « amies » , bombardent ici, occupent là, sanctionnent ailleurs. Toujours au nom d’une grande cause : hier la lutte contre le communisme, aujourd’hui contre le terrorisme, pour la démocratie, les droits humains, la liberté des marchés.
Ils prétendent renverser des dictatures pour installer la démocratie ; partout où ils passent, c’est plus violent, plus instable, plus ingouvernable qu’avant leur arrivée. Afghanistan, Irak, Libye, Syrie : au nom des droits humains, ils laissent des pays brisés. Une fois le chaos bien installé, les caméras se tournent vers une autre crise. Sur place, il ne reste plus que des ruines et une formule « rassurante » : « nous avons fait ce que nous pouvions, de notre mieux ». Et l’empire américain passe au dossier suivant.
C’est ce qui nourrit, dans bien des régions, ce rejet viscéral : derrière « les Américains », on aperçoit moins le touriste bedonnant en short de l’Iowa venu se dépayser que l’ombre d’un empire venu s’imposer de force dans les affaires locales. Les gringos, les yankees, deviennent ceux qui ont soutenu les généraux sanguinaires, imposé les plans de « restructuration », décidé depuis Washington de ce qui convenait à Caracas, Damas ou Kaboul. Si les surnoms prêtent parfois à sourire, les souvenirs, eux, beaucoup moins.
Et pendant que les avions et les marines réorganisaient le monde à coups d’explosifs, une autre offensive avançait discrètement : la pseudo‑culture.
Hollywood, fast‑food, sodas, jeans, applications, réseaux sociaux, émissions, méthodes de management et glossaire d’entreprise,le tout réuni en un kit global prêt à l’emploi. Vous signez pour des bases militaires et des accords commerciaux, le package inclut les films, les chansons, les snacks et les mots‑clés : freedom, success, leadership, (American) dream. Vive le selfie du politicien local avec une star américaine : c’est plus présentable que les rapports d’ONG sur les prisons et les disparitions.
Cette pseudo‑culture agit non seulement sur les esprits mais directement sur les corps. Dans des régions où l’on consommait des aliments frais, des plats mijotés, des cuisines indigènes adaptées aux climats et aux ressources locales, elle arrive avec ses produits ultra‑transformés, son sucre liquide,(sodas) ses graisses industrielles. Des populations jusque‑là peu ou pas touchées par l’obésité, le diabète ou les maladies cardiovasculaires affichent désormais des chiffres dignes d’une banlieue défavorisée de New York. On nous vend cela comme la liberté de manger ce que l’on veut, quand on le veut ; en réalité, c’est souvent la liberté de tomber malade plus tôt, et de dépendre de médicaments fabriqués par… devinez qui.
Les esprits reçoivent le même traitement : flux d’images en continu, histoires formatées, personnages clonés d’un film à l’autre, humour standardisé.
Les systèmes scolaires, déjà fragilisés, s’alignent sur des modèles qui valorisent le spectacle, l’évaluation rapide, le « projet » et la communication, au détriment de la mémoire, de la complexité, de la réflexion, de l’esprit critique. À l’école, on apprend surtout à faire des « slides jolies » sur le « leadership » plutôt qu’à comprendre les guerres, les luttes sociales ou les problématiques politiques et sociales de notre propre pays. Petit à petit, on s’habitue à penser en slogans, en phrases qui claquent, en petits « pitchs ». On s’adresse toujours à l’émotionnel, rarement à la raison. Excellente recette pour produire des consommateurs, bien moins pour former des citoyens responsables et souverains.
S’ajoute une bataille plus intime, celle qui se joue sur nos corps. D’un côté, une pseudo‑culture venue des États‑Unis promeut un idéal physique presque virtuel : jeunesse éternelle, peau lissée, retouches à foison, formatage complet, jusqu’aux dents, aux lèvres et aux abdominaux copiés‑collés.
Dans des sociétés où vivaient côte à côte des corps noirs, métissés, bruns, ronds, ou encore blancs, blonds ou roux, tous marqués par le travail ou par le temps, cette norme installe la honte comme programme collectif : honte de la peau, du nez, des cheveux, du ventre, des rides, à laquelle il convient de « remédier »à coups de tutos d’influenceurs.
Pendant que cette fabrique de complexes tourne à plein régime, la même industrie propose l’extrême inverse sous l’étiquette du « wokisme »: célébration de la laideur, identité réduite à la blessure, exhibition continue du « corps brisé » ou « non conforme » transformé en marchandise.
Au bout du compte, on finit avec deux injonctions : soit tu rentres dans le moule de la conformité physique, soit tu t’exhibes en « bête curieuse » officiellement célébrée mais toujours coincée avec son étiquette. Dans les deux cas, les gagnants restent les mêmes : crèmes, chirurgies, hormones, filtres, applications et contenus sponsorisés encaissent.
On répand des complexes et des identités fragmentées sur les visages.
La violence ne s’affiche plus sur les chaînes d’info, elle se reflète dans le miroir de la salle de bain et dans le fil de l’actualité. Entre le mannequin lisse et l’icône « woke » exposée, le message reste identique : ton corps n’est pas acceptable, corrige‑le, dévoile‑le, vends‑le. C’est une offensive contre la simple possibilité de vivre normalement, sans se justifier, sans se mettre en scène.
À tout cela se greffe une schizophrénie pleinement assumée : le même système qui exige ta perfection te sert en parallèle des slogans d’ »acceptation de soi », »d’amour de soi tel qu’on est », d’ « empowerment » et de « body positive »
On t’assure que tu es superbe tel que tu es, tout en t’assénant, entre deux publicités, qu’il faudrait retoucher ta peau, lisser tes rides, perdre du poids, remodéler ta poitrine, revoir ton genre ou réguler ton humeur.
C’est la déclinaison développement personnel de l’empire : des mantras importés des États‑Unis, censés nous affranchir, mais qui visent surtout à nous faire accepter notre captivité, à condition d’acheter le bon livre, la bonne masterclass et la bonne crème de nuit. Sur tous les terrains on nous livre bataille, puis on nous vend des « citations inspirantes » pour que nous trouvions cela « normal ».
Au fond, la mécanique coloniale continue sur sa lancée. Hier, on retirait les peuples originaires des cartes et des manuels ; aujourd’hui, on efface ce qui demeure d’ »indigène » en chacun de nous : nos cuisines, nos langues, nos rythmes, nos histoires, nos corps. On uniformise, on remplace, on jette. La conquête ne se mène plus à cheval, elle avance à coups de contenus sponsorisés. Les USA, cet empire totalement défaillant chez lui, incapable d’assurer santé, protection sociale et éducation décente à des millions de ses habitants, parviennent pourtant à s’imposer comme modèle mondial.
Pour une raison simple : ils tiennent les leviers : finance, armée, plateformes numériques, industries culturelles, langue dominante.
Reste une question : comment un pays objectivement médiocre dans tant de domaines décisifs réussit‑il à se faire passer pour le numéro un ?
Le système de soins écrase les plus pauvres, l’espérance de vie stagne, les prisons débordent, l’école publique s’écroule, la mortalité infantile dépasse celle de nombreux pays européens, la démocratie est largement abîmée par l’argent et la polarisation. Et pourtant, l’idée que l’Amérique serait l’exemple à suivre demeure étonnamment persistante.
Pourquoi cela ? Parce qu’il nous coûterait trop d’affronter notre propre médiocrité, nos renoncements et nos peurs. Il est plus simple de tourner en ridicule le “redneck” américain de Virginie que d’admettre que nos élites préfèrent obéir plutôt qu’inventer, suivre que résister, appliquer qu’ imaginer.
Il est plus confortable de fustiger l’arrogance des États‑Unis que de reconnaître que nous avons déserté le champ des idées, de la culture, de la technique et du courage politique. Aucun empire défaillant ne soumet des peuples confiants et debouts ; il ne prospère que face à des sociétés fatiguées, culpabilisées, intimidées, qui finissent par croire qu’elles ne méritent rien de mieux et qui ont perdu la foi en leurs propres capacités.
Au fond, nous Européens, ne sommes pas seulement des victimes de cet empire raté, nous en jouons aussi les seconds rôles, et de notre plein gré. Nous critiquons les États‑Unis à table, nous rions des gringos, nous dénonçons leurs guerres, leur vulgarité, leur malbouffe, leurs séries bas de gamme… et dans le même temps nous signons leurs traités, reprenons leurs sanctions, imitons leurs lois sécuritaires, achetons leurs armes, leurs logiciels et leurs récits. Sur les plans politique, économique, culturel et social, nous passons beaucoup de temps à faire semblant de “peser”, (des cacahouètes) tout en attendant de voir ce que décidera Washington.
En vérité, nous avons cédé une large part de notre souveraineté à un modèle dont nous connaissons pourtant la médiocrité. Et malgré ça,nous continuons à aligner nos décisions politiques, économiques, militaires et même culturelles sur un pays qui n’arrive déjà plus à se gérer correctement lui‑même.
Au final, la question n’est plus de savoir pourquoi les Américains sont ainsi.
Elle devient : pourquoi acceptons‑nous d’être à ce point sous leur coupe ?
Qu’est‑ce qui, en nous, juge plus rassurant de vivre sous la tutelle d’un mauvais élève bruyant plutôt que de prendre le risque d’une liberté réelle, plus exigeante et plus authentique ?
Tant que nous éviterons cette interrogation, nous continuerons à consommer, en râlant, la pseudo‑culture et les pseudo‑valeurs d’une Amérique qui nous utilise autant qu’elle nous méprise.
Et la véritable médiocrité ne se trouvera peut‑être pas de l’autre côté de l’Atlantique, mais dans notre renoncement à être autre chose que des serviles vassaux.
L’unique question qui vaille, au fond, est celle‑ci : jusqu’à quand accepterons‑nous de regarder leur miroir au lieu d’oser regarder notre propre visage ?



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