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Manipulateurs… à toutes les sauces

Photo du rédacteur: Frédérique Giacomoni
Frédérique Giacomoni
il y a 16 heures
4 min de lecture


@ photo Frédérique Giacomoni Par Frédérique Giacomoni,

psychiatre-psychothérapeute, cofondatrice de Thémisia-Gioia, dans le cadre de

« Chronique d’un regard intérieur »

 

 

J’en ai assez d’entendre ces mots à toutes les sauces : « manipulateur »,« toxique », « pervers-narcissique »…

 

De quoi parlons-nous exactement ?

 

Le diagnostic du pervers ou du pervers-narcissique (PN) n’existe pas à proprement parler en psychiatrie. Il ne s’agit pas d’un diagnostic officiel selon les classifications internationales. Pourtant, on entend ces mots à toutes les sauces.

Et comme toujours, lorsque les mots sont employés à tort et à travers, ils perdent de leur signification.

 

Le sens courant de « pervers narcissique » se rapproche de celui du diagnostic du trouble de la personnalité narcissique ou antisociale. Cependant, il ne suffit pas qu’une personne soit manipulatrice, égoïste ou blessante pour qu’un tel diagnostic soit posé.

 

Pour parler de personnalité narcissique ou antisociale, il faut que les traits soient durables, rigides et envahissants, et qu’ils altèrent le fonctionnement habituel de manière durable et dans tous les secteurs de la vie personnelle et professionnelle. Les traits incriminés sont : le sentiment exagéré de sa propre importance, le besoin excessif d’admiration, un sentiment de droit, l’exploitation d’autrui, le manque d’empathie et l’arrogance pour les troubles narcissiques ; la malhonnêteté, l’impulsivité, l’irresponsabilité, l’agressivité ou le manque de remords pour les troubles liés à une personnalité antisociale.

 

J’insiste sur le fait que l’on parle de pathologie si les comportements « toxiques » ne sont pas occasionnels mais réguliers et durables.

 

La pathologisation excessive des comportements relationnels difficiles

 

Désormais, dès que quelqu’un montre l'une de ces caractéristiques, c’est un PN. C’est un peu court et dangereux.

Attention, je ne dis pas que ce genre de personnalités n’existe pas. La plupart du temps d’ailleurs, les médias sont occupés à nous en montrer  certaines, puisqu’elles se trouvent souvent sous les feux des projecteurs. Elles aiment la lumière artificielle…

 

Non, ce que je dis, et que je trouve dangereux, c’est que lorsque dans le langage courant nous affirmons : « Oh ! C’est un PN ! », nous avons prononcé un anathème plus qu’un diagnostic ou une analyse. Car, si nous prenions le temps de l’analyse, nous pourrions constater qu’il s’agit le plus souvent de jeux relationnels — quel que soit le contexte, même le plus difficile. Or, pour jouer, il faut être au moins deux.

 

Précision importante : Je ne parle pas ici des situations d’extrême gravité comme l’emprise totale ou les violences conjugales. Je parle des jeux relationnels banals, quotidiens et souvent subtils dont nous pouvons tous être acteurs.

 

L’étiquette qui déresponsabilise

 

Ces gens, ces PN que nous aimons détester, conspuer, rejeter — parfois à juste titre, mais ce n’est pas ici mon propos —, nous assurent que nous sommes dans le vrai. « Puisque c’est lui le PN, c’est moi la victime et j’ai donc raison. Lui est méchant. »

Au premier niveau de lecture, c’est ainsi que cela fonctionne.

Mais prenons de la hauteur.

 

Le problème n’est jamais, ou disons rarement, de savoir qui a raison et qui a tort. Le PN veut juste susciter et troubler les émotions de l’autre. Il ne s’embarrasse ni de vérité ni d’éléments factuels. Seule l’émotion compte. Il peut affirmer une chose et son contraire avec le même aplomb. L’objectif étant de troubler, de perturber, d’embrouiller.

 

C’est comme un jeu dont un des joueurs aime tricher. Tous les coups sont permis. Changer les règles du jeu en cours de partie ne lui fait pas peur non plus. Gare au naïf en face de lui : il perdra très certainement. La candeur  devient alors comme l’essence dans le moteur du PN : il peut en jouer à l’envi.

 

Dans un tel contexte, comment faire ?

 

Si c’est un jeu, il s’agit de ne pas jouer, même au prix d’une rupture relationnelle. Or, nous sommes tous très habitués à ces jeux relationnels. Ce n’est donc pas aisé de se rendre compte que l’on s’est laissé prendre, que le jeu a débuté. Là encore, ce sont nos émotions qui nous guident. Lorsque nous sommes épuisés sans raison, perturbés, confus sans en comprendre la cause, il faut se poser la question d’un jeu pernicieux qui aurait démarré.

 

La solution comporte toujours un moment de pause. Ralentir pour prendre du recul et réfléchir à ce qui se joue est salutaire. Pourquoi ai-je absolument besoin d’avoir raison, de lui expliquer les faits ? Qui est-il pour que cela soit si important pour moi ? Et si je ne parviens pas à me faire entendre, qu’est-ce que cela change pour moi ?

 

Prendre sa part

 

Il convient de prendre sa part. Je joue, moi aussi, et donc, j’alimente l’adversaire.

C’est souvent difficile à entendre, et même à concevoir, surtout lorsqu’on est très blessé. Pourtant, c’est le cas. Mes dénégations, mon embarras, mes douleurs, mes colères… alimentent mon adversaire.

 

Et voilà le mot important : adversaire.

 

Je postule que ces PN sont pour la plupart d’excellents adversaires : ils nous poussent à devenir meilleurs. Ils nous poussent dans nos retranchements et nous forcent à évoluer.

Si je parviens à ne plus jouer, à ne plus tomber dans des filets relationnels inextricables, c’est moi qui gagne… en sagesse, en maturité émotionnelle et en paix.

 

En conclusion

 

Au fond, je pense que les adversaires sont d’excellents entraîneurs spirituels.  Ils ont une place importante dans notre chemin d’accomplissement.

Ils nous poussent à prendre notre part et surtout, à la tenir — y compris dans les situations les plus graves.

Ils nous enseignent que prendre sa part signifie retrouver sa souveraineté personnelle, choisir d’agir plutôt que de se sentir responsable de la toxicité de l’autre, ou de se sentir dans l’obligation de le « soigner », de lui expliquer ou de le convaincre.

Enfin, l’utilisation de l’humour — par exemple, se dire intérieurement : « Tiens, c’est tout ce qu’il a trouvé à dire, cette fois ? » — peut permettre de prendre du recul et de transformer l’adversaire en partenaire… ou simplement, de cesser de jouer.

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