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G7, Suisse à 10 millions … et moi dans tout ça ?

  • Photo du rédacteur: Michelle Cailler
    Michelle Cailler
  • il y a 1 heure
  • 5 min de lecture

Par Michelle Cailler (juriste et fondatrice de Thémisia Gioia) 


Ce mois de juin, la région lémanique hérite d’un cocktail explosif:

un G7 à Évian, une initiative « Pas de Suisse à 10 millions ! », embouteillages gratinés  et débats surchauffés offerts. 

On sent que le destin a décidé de tester la patience helvétique jusque dans ses derniers retranchements.

 

Sur les rives du Léman, on promet un dispositif « exceptionnel » : contrôles renforcés, routes fermées, files aux douanes, télétravail recommandé, bref, une gigantesque kermesse sans musique, noyée par l’obsession sécuritaire.

 

Pour que quelques dirigeants puissent se parler bien à l’abri, des milliers d’anonymes réorganisent leur semaine, leurs rendez-vous, leur garde alternée, voire leur simple passage au supermarché.

On ferme des routes entières pour un casting qui se voit déjà tous les jours en visioconférence, mais qui tient à se retrouver pour la photo de famille,  histoire de donner l’illusion que quelque chose se joue encore là, et pas déjà ailleurs, loin des caméras… ajoutons que le coût exorbitant de  ce déploiement « sécuritaire » finit bien sûr, sur la note de la princesse entendez : vous et moi .

 

Au même moment, on nous invite à nous prononcer sur l’avenir démographique du pays. 

L’initiative sur la durabilité n’est pas seulement un texte juridique, c’est  surtout un miroir tendu à nos peurs, à nos projections, à notre façon de compter les êtres humains comme on compte les mètres carrés de son logement. 

 

Les partisans du oui brandissent le spectre de l’asphyxie : trop de monde, pas assez de logements, infrastructures saturées, environnement à bout de souffle.

Ceux du non redoutent un pays qui se barricade, rompt des accords internationaux et sacrifie sa prospérité sur l’autel d’un chiffre rassurant.

Bref, les noms d’oiseaux fusent…

Les deux camps ont leurs arguments, leurs chiffres, leurs graphiques. 

Chacun se débrouillera avec sa conscience ; l’enjeu de ces lignes n’est pas de dire où mettre une croix sur son bulletin de vote ( Allez Voter cependant! ), mais de regarder ce que nous devenons , nous, au milieu de ce brouhaha politico‑médiatique.

 

Car c’est là que l’affaire devient intéressante. 

Entre le G7 qui prive les habitants de l’accès habituel à leurs propres routes, et l’initiative qui discute du nombre « acceptable » de corps présents, l’humain a subtilement disparu du paysage. 

Il s’est dissous en catégories : « frontalier », « résident étranger », « chef d’État », « manifestant potentiel », « électeur indécis ». 

 

Nous ne parlons plus de personnes mais de flux, de quotas, de millions. 

On nous explique que tout cela est « nécessaire », « responsable », « inévitable ». 

Les communiqués sont pleins de mots sérieux ; ils ont juste oublié « joie », « courage » et « liberté intérieure ». 

 

 Face à cette grande mise en scène, j’ai fait ce que l’on fait quand la folie ambiante grimpe d’un cran : j’ai pris la tangente, direction la Bourgogne.

Non pas pour fuir le monde, mais pour me tenir un peu en retrait de son théâtre, juste assez loin pour voir la scène entière.

 

 Là-bas, les cathédrales ignorent souverainement le G7.

Les voûtes continuent de s’élancer, les colonnes de porter le ciel, les vitraux de tamiser la lumière en éclats de couleurs sur la pierre.

Elles ont vu défiler des guerres, des épidémies, des invasions, des crises économiques, des dogmes qui se contredisaient ; elles survivront sans effort à quelques jours de grand-messe diplomatique organisée plusieurs centaines de kilomètres plus loin.

 

Je me suis surprise à rester assise longtemps, à regarder simplement la lumière glisser sur un pilier. 

Pendant ce temps, mon téléphone dans mon sac encaissait des  notifications sur les mesures de sécurité, nouvelles prises de position sur l’initiative, interviews d’experts. 

Le contraste était presque comique : d’un côté, la gravité solennelle des alertes d’actualité ; de l’autre, une paix obstinée, indifférente aux crises successives. 

Dans les jardins, les fleurs bourguignonnes ne se demandent pas si le pays atteindra 10 millions d’habitants en 2030 ou 2050. 

Elles se contentent de pousser, sans plan de communication ni comité stratégique. 

Le ruisseau coule sans conférence de presse, les nuages avancent sans conférence de presse non plus …. quel luxe inouï.

 

Ce séjour m’a rappelé une chose très simple : le chaos du monde n’est pas seulement dehors, il est  avant tout en nous. 

Dans une même journée nous sommes à même de défendre la dignité humaine avec passion dans un débat, puis de traiter intérieurement de « nuisance »  et de pester contre tout ce qui ralentit notre voiture de deux minutes. 

Nous pouvons nous indigner de la déshumanisation des migrants le matin, et ne pas lever la tête vers la caissière le soir.

  Nous sommes capables du meilleur et du pire, parfois à cinq minutes d’intervalle, et c’est précisément ce qui fait notre singularité.

La morale, aujourd’hui, ressemble à un fil TikTok : nous passons du courage à la lâcheté, de la lucidité à la mauvaise foi, en scrollant sans même voir ce que nous venons d’ « aimer ».

 

 

Plutôt que de prétendre être cohérents, nous ferions peut‑être mieux de reconnaître cette fracture intérieure. 

Admettre qu’en chacun de nous cohabitent un petit ministère de la peur, qui adore les chiffres et les barrières, et une part plus vaste, plus discrète, qui sait encore reconnaître un visage, une voix, une souffrance.

 

Je ne sais pas si le G7 produira autre chose qu’un communiqué final soigneusement lissé. ( enfin si je suis certaine que ça sera le cas et que les éléments de langage seront au rendez-vous)

Je ne sais pas si la votation sur la Suisse à 10 millions conduira à plus de sagesse ou à de nouvelles complications. 

Mais je sais qu’aucun sommet et aucune initiative ne peuvent faire le travail qui nous revient : celui de réhabiliter l’individu, à commencer par celui que nous rencontrons chaque matin dans le miroir. 

Ce travail-là ne demande ni escorte policière, ni périmètre de sécurité, ni badge d’accès, ni bulletin de vote. 

Il demande un peu (beaucoup)de silence, un peu d’humour sur nos propres contradictions, et une joie obstinée (le souffle de Vie)de rester humain quand tout nous pousse à devenir un chiffre de plus dans une statistique. 

 

Peut-être que le vrai sommet n’est pas celui d’Évian, mais celui qui se tient à huis clos dans notre conscience. 

Un G7 intérieur où se rencontrent nos peurs, notre désir de justice, nos lâchetés et nos élans de courage. 

Les décisions qui s’y prennent ne feront jamais la une, mais elles déterminent pourtant la seule chose qui compte vraiment : la manière dont, au milieu du chaos du monde, nous choisissons de rester vivants.

 

Les chefs d’État repartiront avec un communiqué final ; nous, nous repartirons avec la question beaucoup plus gênante : dans tout ce cirque planétaire, est‑ce que je me gouverne encore moi‑même, ou ai-je déjà laissé mon âme et mon cœur aux algorithmes ?

 

 
 
 
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