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Entre le cœur et la gorge

  • Photo du rédacteur: Michelle Cailler
    Michelle Cailler
  • il y a 1 jour
  • 4 min de lecture


Par Michelle Cailler (juriste et fondatrice de Thémisia Gioia) 


Il y a des films que l’on regarde. Et puis il y a ceux qui, silencieusement, nous traversent.

 

Je ne m’attendais pas à cela.

 

Je pensais assister à un récit historique, à une reconstitution, à une œuvre de mémoire comme il en existe tant. Et puis, dès les premières images, quelque chose s’est déplacé en moi. Presque imperceptiblement d’abord. Une tension douce, une présence. Comme si mon corps reconnaissait avant même que mon esprit ne comprenne.

 

Très vite, l’émotion est montée. Elle ne s’est pas installée dans mes pensées, mais ailleurs. Entre le cœur et la gorge. Cet endroit fragile où tout peut basculer. Où l’on retient encore, mais plus pour longtemps. Où la dignité lutte avec les larmes.

 

Et je me suis laissée faire.

 

Ce que j’ai vu dépassait les images. Il y avait la dignité, d’abord. Une dignité nue, sans emphase. Celle des hommes et des femmes qui tiennent, simplement, parce qu’il le faut. Celle qui ne se proclame pas, mais qui se vit dans chaque geste, dans chaque regard.

 

Il y avait aussi l’amour. Un amour multiple, profond, presque palpable. L’amour entre les êtres, dans des regards échangés au bord de l’abîme. L’amour d’une terre, d’une idée, d’une certaine idée de la France qui ne se réduit pas à ses frontières, mais qui habite ceux qui la portent. Un amour exigeant, sans naïveté, sans illusion, mais sans renoncement.

 

Et puis, plus discrètement, presque en filigrane, il y avait autre chose.

 

Une présence intérieure.

 

Quelque chose qui ne se montre pas, qui ne se proclame pas, mais qui guide. Une force silencieuse, une foi habitée, profonde, qui ne cherche ni à convaincre ni à apparaître, mais qui tient, qui éclaire, qui oriente.

 

Et face à cela, quelque chose en moi s’est ouvert.

 

Les images ne défilaient plus seulement devant moi. Elles semblaient entrer en résonance avec une mémoire plus ancienne, plus intime. Une mémoire qui ne m’était pas entièrement étrangère, mais que je n’avais jamais vraiment approchée ainsi.

 

Alors les visages ont commencé à apparaître.

 

Celui de mon grand-père, prisonnier en Allemagne en 1942. Je ne l’ai pas connu dans cette épreuve, mais soudain, elle n’était plus abstraite. Elle devenait presque sensible. Comme si, à travers ce film, une part de son silence venait me parler.

 

Celui de mon père, mobilisé en Suisse pendant 1200 jours. Mille deux cents jours d’attente, de vigilance, de retenue. Une autre forme de courage, moins visible, mais tout aussi essentielle. Tenir sans savoir. Être prêt sans agir. Garder, simplement.

 

Et puis celui de ma mère, enfant de dix ans, au moment de la libération de Paris. Dix ans. L’âge où l’on devrait seulement jouer, rire, découvrir le monde dans sa légèreté. Et pourtant, elle était là, témoin d’un basculement de l’Histoire. Portée, sans doute, par une joie immense, mais traversée aussi par quelque chose de plus grand qu’elle.

 

La 2e DB.

 

Et au cœur de cette force, une figure qui, depuis longtemps déjà, m’habite profondément : le général Leclerc.

 

Il y a chez lui quelque chose de rare. Une droiture qui ne fléchit pas. Une foi profonde, discrète, presque secrète, mais indéniablement présente. Non pas une foi affichée, mais une foi vécue. Une force intérieure qui ne s’impose pas aux autres, mais qui traverse l’être tout entier.

 

Un courage qui ne se nourrit ni de haine ni de vengeance. Une manière d’être au monde qui ne cherche pas la grandeur, mais qui l’incarne malgré tout.

 

Et en le regardant, en le ressentant, quelque chose en moi reconnaît cela.

 

Cette manière d’être portée de l’intérieur. 

Cette exigence silencieuse. 

Cette présence qui dépasse les mots.

 

Je ne suis pas extérieure à cela.

 

Je suis, moi aussi, traversée.

 

C’est peut-être cela qui bouleverse autant. Cette sensation troublante de ne pas seulement admirer, mais de reconnaître. Comme si ce que je voyais à l’écran venait rencontrer, presque exactement, quelque chose de déjà vivant en moi.

 

Et c’est là que l’émotion devient presque trop grande.

 

Elle monte, encore. Toujours dans ce même espace, entre le cœur et la gorge. Elle serre, elle appelle, elle insiste. Les larmes ne sont plus loin. Elles ne sont pas seulement une réaction. Elles sont un passage. Une manière pour le corps de laisser circuler ce qui ne peut pas être contenu.

 

Je ne pleure pas seulement ce que je vois.

 

Je pleure ce que je ressens comme vrai.

 

Alors une pensée, discrète mais persistante, s’est imposée. Je ne l’ai pas cherchée. Elle est venue d’elle-même, presque naturellement.

 

Et si cette émotion n’était pas seulement liée à ce film ? 

Et si elle venait de plus loin ?

 

Je ne sais pas ce que l’on doit croire. Je ne cherche pas à affirmer. Mais je ressens. Intensément.

 

Comme si certaines périodes ne disparaissaient jamais vraiment. Comme si elles continuaient à vivre, à circuler, à travers ceux qui, un jour, se laissent traverser à leur tour.

 

Comme si une mémoire plus vaste, plus profonde, trouvait parfois un chemin pour remonter à la surface.

 

Le temps d’un film. Le temps d’un regard. Le temps d’un bouleversement.

 

Et dans cet instant suspendu, tout devient étonnamment proche.

 

Les visages d’hier ne sont plus lointains. 

Les épreuves ne sont plus abstraites. 

Le courage n’est plus une idée.

 

Il devient presque une sensation.

 

Quelque chose que l’on reconnaît sans l’avoir appris. Quelque chose qui ne s’explique pas, mais qui s’éprouve.

 

Alors je suis restée là, traversée, habitée, incapable de refermer complètement ce qui venait de s’ouvrir.

 

Avec cette émotion toujours présente, posée entre le cœur et la gorge, prête à revenir au moindre souvenir, au moindre mot, au moindre regard.

 

Et avec, au fond, une forme de gratitude.

 

Pour ces femmes et ces hommes, connus ou inconnus. 

Pour ces vies données, tenues, traversées avec une dignité qui force le silence. 

Pour cette foi parfois invisible, mais profondément agissante. 

Pour cet héritage intérieur, discret, mais vivant.

 

Ce soir-là, je n’ai pas seulement vu un film.

 

J’ai senti, profondément, que certaines histoires ne nous quittent jamais.

 

Elles attendent.

 

Et un jour, sans prévenir, elles nous reconnaissent.

 

 

 NB: un film réalisé par Antonin Baudry

La  bataille de  Gaulle ( L’ âge de fer / J’ écris ton nom)

 

 
 
 

1 commentaire


enaile7
il y a 10 heures

Merci beaucoup pour ce texte bouleversant. J'ai vu les deux films avec une très grande émotion aussi.

Mon Grand père mobilisé qui m'a raconté avoir soulevé les barbelés pour accueillir des gens en détresse, mon père toujours ému aux larmes - quand je posais des questions insistantes - qui en tant que seul garçon d'une fratrie de quatre devait traire les vaches à l'âge de 10 ans en l'absence du père. Et , même en Suisse, ils n'ont pas mangé à leur faim tous les jours. Son dos en a gardé des séquelles à vie.

Mon père gardait une admiration illimitée pour le général de Gaule. Quand la radio diffusait un discours, c'était obligatoirement silence total de tous. C'est mon…

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