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Épuisement : revenir à l’essentiel

Photo du rédacteur: Frédérique Giacomoni
Frédérique Giacomoni
il y a 4 heures
4 min de lecture

Par Frédérique Giacomoni,

psychiatre-psychothérapeute, cofondatrice de Thémisia-Gioia, dans le cadre de

« Chronique d’un regard intérieur »

 

 

@photo Frédérique Giacomoni

 

Et si ce n’était pas tant le monde extérieur qui nous épuisait que notre manière de le percevoir ?

 

 Combien d’entre nous ont traversé ou traversent des périodes de découragement, voire d’épuisement ? Le burn-out est devenu tristement célèbre, tant il touche nombre de personnes. Autrefois, avant que les anglicismes n’envahissent notre belle langue française, nous parlions de dépression d’épuisement dans un contexte professionnel.

Ce diagnostic a toujours existé. Mais force est de constater que le nombre de dépressions de ce type semble exploser ces dernières années, et ce, dans toutes les catégories d’âge.

 

Comment expliquer l’épuisement ?

 

Évidemment, nombre de situations peuvent nous épuiser. Je vais en dresser ici une liste non exhaustive, en répertoriant ce que j’entends le plus fréquemment dans mon cabinet : perte de sens au travail, impression d’effectuer un travail de singe, perception du mal-être des collègues, management inhumain et développement des pratiques de micro-management, insécurité au travail, surcharge de travail chronique avec toujours moins de moyens…

 

À cela s’ajoute l’épuisement lié au contexte général et sociétal. La succession de nouvelles angoissantes, la raréfaction des postes de travail, la robotisation, l’absence de perspectives, entre autres, alimentent un sentiment de « no future » dans toutes les couches de la population.

 

L’absence de bon sens, les prix qui ne cessent d’augmenter sans hausse des salaires, la culpabilisation continuelle de nos comportements humains amènent évidemment leur lot de désespoir. Serrer la main ? Attention aux virus. Prendre l’avion ? Attention à votre empreinte carbone. Prendre la voiture ? Attention au prix de l’essence, aux radars, aux limitations généralisées, aux places de parking qui disparaissent. Faire des enfants ? Attention aux ressources de la planète qui s’épuisent… Bref, quel que soit votre projet, il risque d’être considéré comme problématique ou de se voir encadré par des contraintes de plus en plus affolantes.

 

Avouons qu’il y a de quoi se sentir découragé.

 

Placer une personne dans une situation impossible est un puissant vecteur de découragement, voire de dépression. Deux romans décrivent parfaitement comment un être humain, placé dans une situation impossible à résoudre, finit par retourner le désespoir contre lui-même, quitte à aller jusqu’au suicide :

Le Procès de Kafka ou La Panne de Dürrenmatt.

 

 

Comment faire, dans ces conditions, pour tenir le coup ?

 

Mon hypothèse est que ce qui nous piège, ce sont nos attentes.

Lorsque quelque chose ne va pas dans nos vies, que ce soit professionnellement ou sur le plan privé, chacun cherche une solution. Avec, bien entendu, l’espoir que le changement opéré soit profitable.

L’attente d’un changement bénéfique maintient momentanément la tête hors de l’eau. Et repousse le moment de l’effondrement lorsque l’on se rend compte que le changement tant attendu amène, lui aussi, son lot de nouvelles contraintes insupportables.

 

Selon moi, dans une formule lapidaire, volontairement réductrice et provocatrice, les attentes n’existent que pour être déçues. Car elles risquent de maintenir dans une posture passive. L’attention est déplacée et maintenue à l’extérieur de soi.

 

Je prends un exemple quotidien. Combien de fois avons-nous été déçus par un ami ou un conjoint en se persuadant que, s’il m’aimait vraiment, il aurait su ce dont nous avions besoin, nous aurait compris et aurait tenu compte de nos attentes ? Les attentes déçues nourrissent le ressentiment, la colère et le désespoir.

 

Je ne dis pas qu’il ne faut jamais chercher de solutions, mais qu’il faut avoir conscience que la posture intérieure doit accompagner le changement souhaité.

 

Notre mental a la fâcheuse tendance à ne s’engager dans un changement que lorsqu’il est certain de réussir. Il cherche à réduire l’incertitude et, par là même, peut nous piéger.

Alors, comme aucun changement ne garantit une réussite à 100 %, notre cerveau produit l’attente du résultat : « On verra bien, j’espère que… »

Ce n’est pas toxique en soi, mais c’est un peu court, surtout dans la période difficile que nous traversons.

 

Pour ne pas se décourager, il me semble indispensable de se détacher des attentes et des résultats. Ce qui importe, c’est de cultiver l’instant présent et d’agir en fonction de ce qui est juste pour soi et pour autrui, en se détachant du résultat final. Je sais bien que c’est souvent très difficile de demeurer présent à soi-même et à l’instant. Cela se travaille. Chacun, à sa manière, peut arriver à rester aligné, c’est-à-dire faire en sorte que le mental, le cœur et les entrailles « parlent » d’une seule voix. Cela permet de faire confiance à sa véritable nature : âme et esprit qui nous animent.

 

En se détachant du résultat final, il ne s’agit pas de devenir indifférent, mais de ne pas se laisser dicter toute sa vie intérieure par la peur de l’échec et/ou l’obsession de la réussite. Bien entendu, lorsque nous nous engageons dans un changement, quel qu’il soit, les conséquences doivent être considérées. Ne serait-ce que pour ne pas se mettre en danger. Mais on peut se fixer un objectif réaliste à très court terme : comme, par exemple, conserver sa paix intérieure ou sa joie de vivre, instant après instant.

 

Changer de position intérieure en restant le plus possible dans l’instant présent n’est pas une panacée ni une baguette magique pour trouver toutes les solutions ou éviter tous les problèmes, mais cela permet au moins de ne pas perdre sa joie de vivre dans le moment présent, qui est le seul que nous vivons.

 

Par exemple, se demander sans arrêt si nos actions servent à quelque chose est déprimant. Donc, j’attends à la caisse avec une caissière au lieu d’aller aux caisses automatiques, mais cela servira-t-il à préserver son emploi ? Cela évitera-t-il le remplacement de beaucoup de postes de travail par les robots ?

Pour ma part, je pense qu’il est préférable de ne pas se laisser aller à ce genre de questions. La réponse ne nous appartient pas. J’attends à la caisse avec une caissière parce que je ne veux pas que son travail disparaisse. Je reste fidèle à mes valeurs et à mes convictions. Je fais ma part ; le reste, le résultat final ou global, ne m’appartient pas. Il dépasse ma vision individuelle ou mes actions.

 

Chacun, là où il est et avec sa propre créativité, contribue ainsi à faire vivre ce qui lui paraît essentiel.

 

Faisons chacun notre part, avec persévérance : cela ne peut qu’avoir un impact collectif.

 

C’est ce regard intérieur que je vous propose de cultiver, texte après texte, dans cette chronique.

 
 
 

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