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Faiblesse - Un mot qui fait peur, comme une sentence qui diminue et cloue au tapis.Et si c’était là, justement, la vraie force ? 

  • Photo du rédacteur: Frédérique Giacomoni
    Frédérique Giacomoni
  • il y a 1 jour
  • 4 min de lecture

Par Frédérique Giacomoni,

Psychiatre-Psychothérapeute, Co-fondatrice de Thémisia-Gioia

« Chronique d’un regard intérieur »

 

 Définitions

Au sens courant, la faiblesse désigne ce qui manque de structure, de solidité, de résistance, d’énergie ou de vigueur physique. Elle renvoie à une forme de vulnérabilité, physique ou psychique, qui touche notre capacité à tenir, à faire face, à supporter.

Mais dans un glissement moderne, la faiblesse est devenue une erreur à corriger, un risque à éviter, presque une faute. Tout est fait pour que chacun se sente fort, autonome, puissant, maître de lui-même et de son destin. Les discours dominants nous y poussent sans cesse : « Que du bonheur », « Si tu veux, tu peux », « Sois fort », « Ne te plains pas », « Relève-toi vite », « Gère », « Dépasse-toi ».

Comme si la valeur d’un être humain se mesurait à sa capacité à ne jamais vaciller.

 

Conséquences

La faiblesse n’est plus seulement mal vue : elle est suspecte. Elle dérange, ralentit, expose. Dans une société obsédée par la performance, l’efficacité, l’autonomie et le contrôle, elle devient presque indécente. Il faudrait être solide, adaptable, résilient, performant, positif, rentable, disponible. Reconnaissez-vous là le vocabulaire à la mode ?

Les injonctions modernes à la force sont partout. Elles se glissent dans le langage du développement personnel, dans les discours managériaux, dans les récits médiatiques, dans les modèles de réussite. Elles valorisent celui qui tient, celui qui encaisse, celui qui ne montre rien. Elles transforment la fragilité en défaut moral, comme si souffrir relevait d’un manque de volonté. Comme si demander de l’aide était une preuve d’échec. Comme si l’émotion devait être maîtrisée avant même d’être reconnue.

Alors on se surveille. On se corrige. On se redresse. On apprend à masquer les fissures. On sourit quand on est à bout. On se motive quand on est vidé. On se compare à ceux qui semblent tenir debout, et l’on finit par croire que la fatigue, le doute, la peur ou la tristesse sont des anomalies à éliminer plutôt que des expériences humaines à traverser.

Le risque d’exploser façon cocotte-minute devient alors bien réel. Et l’on parlera de « burn-out », parce que ce mot a l’avantage de sonner plus sérieux, plus acceptable, presque plus noble que l’aveu d’une simple faiblesse.

 

Pour aller plus loin

J’aime beaucoup cette phrase d’Audiard : « Bienheureux les fêlés, car ils laisseront passer la lumière. »

Avec humour, elle rappelle que la faille n’est pas seulement une blessure : elle peut aussi devenir un passage.

En ce sens, les faiblesses, les fêlures ou les failles ne sont pas seulement ce qu’il faudrait cacher ou réparer. Elles peuvent aussi devenir un lieu de relation. Marie Balmary le souligne dans La fragilité : faiblesse ou richesse ? : la fragilité peut être une présence sans menace pour l’autre, une manière d’être là, vraiment, sans domination ni faux-semblant.

À force de nier nos limites, nous nous coupons de ce qui nous rend vivants.

À force de vouloir être invulnérables, nous devenons incapables de recevoir, de nous reposer, de nous laisser toucher.

 

Faiblesse et dignité

La faiblesse, pourtant, n’est pas l’opposé de la dignité. On confond trop souvent la dignité avec la tenue, la maîtrise, le fait de “rester fort”. Mais la vraie dignité n’est pas dans le masque. Elle est dans la manière de traverser ce qui nous dépasse sans se renier. Elle consiste à ne pas se réduire à sa chute, à sa fatigue, à sa peur. Elle consiste aussi à reconnaître sa limite sans humiliation.

La faiblesse, lorsqu’elle est regardée avec justesse, n’est pas une déchéance. Elle est une condition humaine. Elle rappelle que nul ne se suffit entièrement à lui-même, que chacun a besoin d’aide, de repos, d’écoute, parfois de silence. En ce sens, admettre sa faiblesse n’est pas perdre sa dignité ; c’est lui rendre sa profondeur.

La dignité n’est donc pas de ne jamais vaciller. Elle est de pouvoir vaciller sans se mépriser. Elle est de tomber sans se perdre. Elle est de reconnaître en soi une fragilité qui ne diminue pas l’être, mais le rend plus vrai, plus humain, plus proche des autres.

On pourrait dire alors que la faiblesse devient indigne seulement lorsqu’on l’utilise pour humilier les autres ou soi-même. Lorsqu’elle est mise en scène comme une identité, elle risque de se refermer sur elle-même et de devenir un enfermement plutôt qu’un passage vers  la relation.

Mais vécue lucidement, elle ouvre au contraire à la compassion, à l’humilité, à la fraternité. Elle nous rappelle que la grandeur humaine ne se mesure pas à la dureté, mais à la manière dont on habite sa propre vulnérabilité.

 

Conclusion

La faiblesse peut être le lieu du vrai, du sincère, du profondément humain. Regardée avec compassion, elle ouvre en soi une dimension toute neuve. Alors peut se faire le travail de la lumière, délivré des contraintes asséchantes du mental.

Elle dit la limite, mais aussi le lien.

Elle appelle la présence, l’attention, la tendresse.


Frédérique Lemarchand écrit : « Notre vulnérabilité m’apparaît comme une grâce qui permet l’ouverture de la gangue temporelle contenant la lumière éternelle d’où descendent les prodiges. »

 
 
 

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