Abstention : la capitulation silencieuse de la démocratie directe
- Michelle Cailler

- il y a 3 jours
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Par Michelle Cailler (juriste et fondatrice de Thémisia Gioia)
« Quand tu n'ouvres pas ton enveloppe de vote, d'autres écrivent ton avenir à ta place. »
Comment expliquer que, depuis l'introduction du droit de vote des femmes en 1971, la participation moyenne aux votations fédérales oscille globalement autour de 40–50%, sans véritable tendance à la hausse, alors même que notre démocratie directe est censée placer le peuple au centre du jeu politique ?
Autrement dit : pourquoi, depuis plus de cinquante ans, acceptons‑nous presque comme une normalité qu'une bonne moitié de la population votante reste régulièrement en dehors de l'urne, et que faudrait‑il changer aujourd'hui pour passer d'une abstention devenue presque une habitude à une participation claire et assumée ?
On rappelle souvent que nulle part ailleurs la population n'est autant sollicitée qu'en Suisse.
Cette singularité, dont nous sommes fiers, a pourtant un revers bien établi par la science politique : l'électeur suisse participe de manière irrégulière plutôt que de façon continue.
Cela résulte de la combinaison de plusieurs éléments.
La succession de scrutins au fil de l'année, avec un nombre parfois élevé d'objets difficiles, engendre une fatigue qui s'est installée dans le temps.
Il n'est pas réaliste d'attendre de chacun une analyse minutieuse de tous les dossiers tout en gérant les contraintes professionnelles et familiales.
À cela s'ajoute une technicisation du discours public. Les références au droit international, aux mécanismes de corrections, à la régulation financière ou aux normes sanitaires et énergétiques nourrissent chez beaucoup l'idée qu'ils n'ont pas les compétences suffisantes pour en juger.
Face à cette complexité, la plupart adoptent une stratégie de simplification pragmatique : ils s'en remettent aux partis, aux experts ou aux associations, ou alors se retirent du processus.
Ce sentiment d'épuisement n'est pas seulement une illusion : il traduit d'abord la surcharge bien réelle d'un système exigeant, qui sollicite fortement les citoyens sans toujours leur offrir ni le temps ni les outils pour suivre.
Mais il serait trompeur de faire comme si la question de la responsabilité individuelle n'entrait pas en ligne de compte : une part de ce retrait tient aussi au fait que, par confort, nous acceptons parfois trop facilement de laisser à d'autres le soin de lire, de comprendre et de décider à notre place.
C'est justement cet espace entre lassitude légitime et facilité assumée qu'il faut prendre en compte si l'on veut redonner du sens à la participation.
La pandémie de Covid‑19 a constitué un moment de bascule. Elle a révélé jusqu'où les autorités pouvaient aller dans les restrictions et jusqu'où les citoyens étaient disposés à consentir, par conviction, par crainte, par lassitude ou par confort.
Sur le plan juridique, nous avons connu un régime d'exception prolongé, un certificat sanitaire conditionnant l'accès à divers lieux, une pression normative sur des choix intimes et des limitations inédites de libertés fondamentales.
Sur le plan humain, nombre de personnes ont vécu la stigmatisation de leurs interrogations, la dégradation de liens familiaux ou amicaux, et l'impression que des décisions majeures échappaient à un véritable débat contradictoire.
Il est essentiel de relever un point que le discours officiel évite souvent : une partie non négligeable des critiques initialement qualifiées de « complotistes » se sont révélées au minimum légitimes comme objets d'interrogation.
Au regard des conflits d'intérêts, de l'efficacité effective de certaines mesures et de l'étendue des atteintes aux droits fondamentaux, il est impossible de porter un jugement « noir ou blanc » sur cette période. Il convient de la réexaminer avec davantage de nuance, en identifiant concrètement ce qui était légitime, excessif ou manifestement problématique.
Sur le plan psychologique, cette phase a ancré deux réflexes opposés qui conduisent pourtant au même résultat.
D'un côté, une confiance accrue dans les autorités au nom de la gestion de crise.
De l'autre, une méfiance durable née d'expériences perçues comme disproportionnées ou mal justifiées.
Dans les deux cas, la participation s'en ressent : les premiers votent parfois par automatisme, les seconds se retirent en estimant que le jeu est biaisé. Ce retrait critique, porté par des citoyens instruits, informés mais désabusés, fragilise plus que tout la vitalité de la démocratie directe.
Dans le même temps, la politique suisse s'inscrit toujours plus profondément dans des dispositifs internationaux de plus en plus denses et complexes. Les futurs accords bilatéraux avec l'Union européenne en sont une illustration.
Il ne s'agit ni d'approuver par automatisme chaque projet international, ni de les rejeter par principe.
Tout l'enjeu est de réaffirmer notre rôle de citoyens souverains, en mesure de distinguer ce qui profite réellement au pays de ce qui l'asservit.
De plus en plus, l'essentiel se décide en amont, au sein de négociations techniques et multilatérales, peu compréhensibles pour le grand public.
Les textes qui en sortent, qu'il s'agisse de traités, d'accords‑cadres ou de paquets sectoriels, parviennent souvent devant le peuple comme des blocs à prendre ou à laisser, sans possibilité de les corriger : il faut accepter ou refuser l'ensemble.
Peu à peu, accord après accord, nous transférons morceau par morceau des compétences à l'extérieur du pays. Pris isolément, chaque texte paraît technique ou limité. Mais mis bout à bout, ils finissent par réduire nettement ce que le peuple peut encore décider lui‑même.
Dans ce contexte, l'abstention devient pour certains une forme d'aveu :
« On ne me propose pas un véritable choix politique, on me demande d'entériner un état de fait. »
C'est là que se joue le vrai basculement : au lieu d'un système où le peuple fixe clairement le cap et où la loi reflète ses choix, on glisse vers un système où l'essentiel est décidé d'abord sur le plan technique et juridique. Le vote du peuple ne vient plus définir la direction, il vient simplement être pris en compte comme un élément parmi d'autres dans un grand calcul d'intérêts, de contraintes et de normes internationales.
On invoque souvent la multiplication des sources en ligne pour expliquer l'abstention. Le récit dominant enchaîne ainsi : prolifération des contenus, désinformation, théories du complot, puis confusion et retrait.
J'en ai une autre lecture.
Sur les plans juridique et démocratique, la libre formation de l'opinion exige la pluralité des sources. Il est souhaitable que les citoyens puissent confronter les médias dits traditionnels, fréquemment intégrés à de grands groupes soumis à des contraintes économiques et politiques fortes ; des médias indépendants ou associatifs, qui explorent des angles différents et moins visibles ; et des analyses accessibles en ligne, critiques à l'égard des institutions nationales et internationales.
La difficulté ne tient pas à la pluralité.
La concentration de l'offre dominante et la tendance à pathologiser la critique en l'assimilant au « complotisme » devient une étiquette qui sert trop souvent à disqualifier d'emblée des interrogations pourtant fondées et légitimes, comme la place des organisations internationales ou les effets de long terme de certains accords.
Loin d'entraîner mécaniquement l'abstention, internet a redonné à nombre de citoyens un rapport actif à la politique, après un sentiment d'uniformité du paysage médiatique.
Sans cette diversification des voix, beaucoup de citoyens qui ne se reconnaissaient plus dans les médias et les discours officiels auraient tout simplement coupé le lien avec la politique. Pour eux, l'accès à d'autres analyses a été une condition pour rester, même de manière critique, dans le débat plutôt que de se retirer complètement.
Le vrai danger pour la démocratie n'est donc pas qu'il existe plusieurs récits, parfois contradictoires, mais qu'on laisse s'installer d'un côté un quasi‑monopole du récit jugé « légitime », et de l'autre une partie croissante de la population qui, ne s'y retrouvant plus, se détourne des institutions, des votations et du débat officiel.
La question de la participation des jeunes mérite un examen spécifique. Les données récentes montrent un paradoxe :
Les jeunes s'intéressent à la politique, surtout sur certains enjeux (climat, libertés publiques, justice sociale, souveraineté, numérique).
Pourtant, leur participation aux votations reste inférieure à la moyenne, même si l'on observe ponctuellement des sursauts. Les jeunes adultes participent en général 10 à 20 points de pourcentage en dessous de la moyenne de l'ensemble des votants.
Ils forment une sorte de citoyenneté « décalée » :
Leur engagement se déplace vers d'autres formes que la participation aux scrutins : manifestations, actions symboliques, productions de contenus en ligne, projets associatifs.
D'un côté, les jeunes reconnaissent que les institutions comptent, puisqu'elles font les lois et fixent les règles du jeu. De l'autre, ils les vivent comme des machines lentes, très éloignées de leur quotidien, où les décisions semblent souvent favoriser les milieux économiques organisés plutôt que les citoyens ordinaires.
Sur le papier, l'éducation à la citoyenneté figure dans les plans d'études. En pratique, elle reste souvent marginale, transversale, et dépend largement de la bonne volonté individuelle de quelques enseignants. Beaucoup de jeunes quittent l'école en ayant éventuellement mémorisé quelques définitions institutionnelles, mais sans avoir été véritablement entraînés à la lecture d'un matériel de votation, à la compréhension d'un texte de loi ou à la discussion d'un accord international concret.
Autrement dit, on leur présente la démocratie directe comme un décor, mais on ne leur enseigne pas sa pratique.
Si nous voulons éviter que l'abstention chez les jeunes ne se transforme en habitude durable, il est indispensable de les traiter comme de vrais acteurs politiques, en partant du principe qu'ils peuvent saisir des dossiers complexes dès lors qu'on leur explique clairement, sans ton infantilisant.
Il convient de leur transmettre des outils très pratiques : savoir lire un matériel de votation, repérer les intérêts en jeu derrière une campagne, vérifier une information, comparer un texte de loi et son commentaire, et prendre au sérieux leurs questions sur l'influence des grandes entreprises, des banques, des ONG ou des organisations internationales dans l'élaboration des décisions, au lieu de balayer ces préoccupations d'un revers de main.
Un phénomène encore trop peu débattu dans l'espace public concerne l'ascendant grandissant des groupes d'intérêts, des grandes organisations économiques et des think tanks, en Suisse comme à l'international, dans la conception des politiques publiques.
Il ne s'agit pas de soutenir que ces acteurs devraient disparaître totalement. Dans une société complexe, une part d'expertise est inévitable.
Toutefois, l'évolution politique actuelle donne le sentiment que les décisions se prennent de plus en plus en vase clos, entre responsables et experts, sans que les citoyens puissent vraiment y entrer.
La prolifération de relations d'intérêts entre élus, grandes entreprises, milieux financiers et organisations parapubliques ; l'influence d'organisations comme le Forum économique mondial (WEF), de certaines faîtières économiques (économiesuisse, Union patronale, chambres de commerce) et de grandes associations patronales, qui disposent d'un accès privilégié aux décideurs, contribuent à fixer les priorités en amont du débat public.
La montée en puissance de think tanks de politique étrangère et européenne, qui publient notes, scénarios et éléments de langage sur la « voie bilatérale » ou les « intérêts stratégiques » de la Suisse, alimente ainsi le discours officiel autour des bilatérales III.
La professionnalisation accrue des campagnes, où l'on préfère tester des messages, segmenter et cibler les électorats, vise à gérer l'opinion plutôt qu'à encourager un échange réel d'arguments contradictoires.
Dans le cas concret des accords bilatéraux III, cette mécanique est particulièrement visible :
Les principales faîtières économiques multiplient les prises de position favorables au paquet, en insistant sur la compétitivité, l'accès au marché et la « stabilité » des relations avec l'UE. Cette vision économique s'impose ensuite dans le discours politique et médiatique dominant, qui présente les accords avant tout comme « indispensables pour l'économie », reléguant au second plan la souveraineté démocratique, la reprise dynamique du droit ou le verrouillage de la marge de manœuvre populaire.
Pour un citoyen attentif, tout cela donne l'impression d'une confiscation du pouvoir. Même en votant, il a parfois le sentiment de choisir dans un couloir déjà balisé par des forces auxquelles il n'a pas accès, comme les grandes entreprises exportatrices, les institutions financières, des réseaux d'experts européens réunis dans des forums tels que le WEF, et des think tanks spécialisés en politique européenne.
Dans ce contexte, l'abstention peut apparaître comme un réflexe de protection : refuser d'entériner un dispositif perçu comme biaisé.
Pour un renouveau, il s'agit de clarifier, de reconnaître et de responsabiliser.
Au vu de ce diagnostic, que peut‑on concrètement remettre en mouvement et comment ?
Premièrement, il faut expliciter les enjeux institutionnels et juridiques. Les grands dossiers, qu'il s'agisse des relations bilatérales, de la santé, du numérique ou de la sécurité, ne doivent plus être présentés comme de simples réglages techniques. Ce sont des choix de structure qui redessinent la part de souveraineté exercée directement par le peuple.
La question centrale devrait redevenir : qui décide, sur quoi, et à quelle distance de nos vies ?
Deuxièmement, reconnaître les blessures plutôt que les nier. La période Covid, les maladresses de communication et les oppositions caricaturales entre « complotistes » et « responsables » ont laissé des marques profondes. Les minimiser alimente le ressentiment et encourage l'abstention.
Troisièmement, il faut assumer le pluralisme des visions et des opinions comme une ressource.
Plutôt que de rêver d'un récit médiatique unifié, acceptons la diversité des voix, y compris celles qui dérangent, et cultivons une pratique citoyenne de la vérification. Le problème majeur n'est pas la circulation d'hypothèses dérangeantes, mais l'affaiblissement de l'examen critique rigoureux. Allons chercher à la racine du problème, en lisant les textes légaux eux‑mêmes plutôt qu'en prenant pour argent comptant ce que les médias en rapportent.
Quatrièmement, redonner au vote sa portée réfléchie. Voter ne devrait être ni un automatisme partisan, ni un rituel vide. C'est le moment, encore effectif en Suisse, où la souveraineté populaire s'exerce directement. Le discours public devrait cesser d'en parler comme d'un devoir moral abstrait et le présenter pour ce qu'il est : un pouvoir concret de ralentir, d'accélérer ou de refuser des trajectoires qui, sinon, se figeraient sans nous.
Je ne dresse ni portrait idéalisé du citoyen suisse, ni tableau condescendant. Je constate surtout qu'il se trouve pris entre une croissance de la complexité, une érosion de la confiance, et l'impression de plus en plus nette d'être tenu à l'écart de décisions majeures.
L'abstention est une réaction compréhensible, mais elle n'apporte pas de réponse. Elle entérine exactement ce qui l'a fait naître : le souverain cesse d'agir et se contente de regarder.
Ne pas voter, ce n'est pas rester neutre !
C'est laisser d'autres décider à votre place et, très concrètement, renforcer le camp qui ne défend pas vos intérêts. Dans un système où certains objets soumis au vote se jouent parfois à moins d'un pour cent d'écart, chaque abstention est une voix potentielle qui se déplace de votre côté vers l'adversaire.
Il faut surtout cesser de réduire la « victoire » au seul fait de gagner un scrutin ou de faire plier le camp opposé. En démocratie, la véritable victoire réside dans la capacité à durer, à ne pas se laisser entamer par des défaites ponctuelles, à rester présent dans l'arène même lorsque le rapport de forces n'est pas favorable.
Voter, encore et encore, c'est affirmer que vous existez politiquement, que vos convictions et vos valeurs sont assez importantes pour être portées dans l'urne, même si elles ne l'emportent pas à chaque fois. À l'inverse, renoncer à voter, c'est renoncer à cette présence, et offrir à ceux qui veulent une Suisse moins souveraine, plus technocratique, un avantage décisif sans qu'ils aient à convaincre qui que ce soit.



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