« Traite les autres comme tu aimerais être traité » Ou « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais qu’on te fasse. » ?
- Frédérique Giacomoni

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Par Frédérique Giacomoni,
Psychiatre-Psychothérapeute, Co-fondatrice de Thémisia-Gioia

Deux phrases qui semblent énoncer la même règle d’or morale :
L’une négative, « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais que l’on te fasse. » ; l’autre positive « Traite les autres comme tu aimerais être traité. »
Ces deux formulations, présentes dans toutes les traditions éthiques depuis l’Antiquité, ne semblent dire que la même chose. Pourtant, elles creusent un abîme psychologique, spirituel et relationnel. La première maintient l’homme dans une posture défensive et passive ; la seconde le propulse vers une maturité active et créatrice. Cette distinction n’est pas sémantique : elle révèle deux visions de l’humain, deux stades de développement moral, deux chemins de vie.
1. La règle négative : l’éthique du minimum vital
« Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse. » Cette formule, attribuée à Confucius, présente au Lévitique (19,18), structure une morale de non-nuisance. Elle pose une borne : là où s’arrête mon propre désir de ne pas souffrir commence le respect de l’autre.
C’est une éthique contractuelle et réciproque. Elle suppose un calcul : « Si je frappe, on me frappera ; si je vole, on me volera. Mieux vaut m’abstenir. » Elle fonctionne comme un garde-fou : elle contient la violence, limite les excès, instaure un seuil minimal de civilisation. Dans une communauté où règnent la loi du talion ou l’impulsivité brute, cette règle est révolutionnaire. Elle civilise.
Mais elle enferme aussi. Son problème principal est la passivité. Elle ne demande que de ne pas agir, de rester immobile dans une neutralité morale. L’individu surveille ses pulsions négatives – colère, vengeance – mais n’est pas invité à poser le moindre geste positif. Les relations humaines se stabilisent au niveau d’une paix froide : personne ne se blesse, mais personne ne se construit. C’est l’éthique du « je ne dérange pas », du voisinage poli mais distant, du collègue qui ne critique pas mais n’aide pas non plus.
En psychologie du développement, cette règle correspond au stade pré-conventionnel ou conventionnel (Kohlberg) : éviter la punition, calculer son intérêt. Cliniquement, c’est la phase où l’enfant apprend à inhiber ses pulsions orales sadiques : « Ne mords pas la mère. » Mûrissement nécessaire, mais incomplet.
L’adulte restant à ce stade pratique une sorte de moraline : impeccablement correct, mais sans chaleur, sans initiative, sans risque. La vie relationnelle s’appauvrit : on évite le mal, mais on ne crée pas le bien.
2. La règle positive : l’éthique de l’initiative créatrice
« Traite les autres comme tu aimerais être traité. » Cela correspond aux stades 5-6 de Kohlberg (post-conventionnel) : droits humains et principes universels.
Cette version, explicite dans le Sermon sur la montagne (« Tout ce que vous voudrez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux », Matthieu 7,12), inverse radicalement la dynamique. Elle n’interdit plus : elle impérativement commande. Ne plus se contenter de ne pas nuire, mais poser un acte de bien.
Cette règle exige une décentration active. Il faut :
Se poser la question : « De quoi ai-je besoin pour être heureux, respecté, accompagné ? »
Imaginer cet accueil pour l’autre.
Passer à l’action concrète.
C’est une éthique de l’empathie projective. Non plus « ne fais pas mal », mais « fais du bien tel que tu le souhaiterais pour toi-même ». Exemples :
Le voisin bruyant ? Au lieu de ne pas l’insulter (« négatif »), proposez-lui une discussion autour d’un café (« positif »).
Le collègue en difficulté ? Au lieu de ne pas le critiquer (« négatif »), offrez-lui trente minutes d’écoute attentive (« positif »).
L’ami blessé ? Au lieu de ne pas le trahir (« négatif »), pardonnez-lui comme vous souhaiteriez l’être (« positif »).
Cette règle fabrique du lien, de la confiance, de la circulation. La règle positive ne nie pas la blessure ; elle la transmute en force créatrice.Il faut d’abord avoir traversé sa propre colère comme l’enseigne Lytta Basset dans Sainte Colère. Elle transforme les relations d’une simple cohabitation en véritable communauté vivante.
Elle exige une maturité psychologique supérieure : capacité à sortir de soi, à anticiper les besoins, à prendre des risques relationnels.
3. Les deux règles dans le développement humain
Ces formules marquent des paliers précis de l’évolution morale :
Stade 1 : Éthique négative (0-12 ans, puis adultes immatures)
Objectif : contrôler les pulsions destructrices.
Exemple : L’enfant apprend « ne tape pas », « ne prends pas le jouet des autres ».
Limite : L’individu reste centré sur lui-même. Il évite la douleur par calcul rationnel.
Vie relationnelle : Paix armée, politesse distante, peur de l’engagement.
Stade 2 : Éthique positive (adolescence, adulte mûr)
Objectif : créer du bien par initiative personnelle.
Exemple : L’adolescent propose spontanément son aide, anticipe les besoins de ses parents âgés.
Puissance : L’individu devient acteur de civilisation. Il ne se contente plus de ne pas nuire : il embellit le monde.
Vie relationnelle : Liens profonds, transferts sécures, communautés vivantes.
Stade 3 : Éthique de la rencontre (Au-delà de Kohlberg, vers Lévinas)[Saut de retour à la ligne]
La limite de la règle positive apparaît : la projection. On traite l’autre selon nos besoins, pas les siens. L’exigence ultime devient :
« Traite chaque personne comme elle aimerait l’être, en discernant sa singularité. »
Il s’agit d’offrir à l’autre exactement ce dont il a besoin, après avoir compris ce que son mal dit de lui. C’est l’éthique de la rencontre.
« Fais aux autres » exige de sortir de soi, de prendre le risque de donner le premier. C’est l’appel évangélique à l’initiative : aimer avant d’être aimé, pardonner avant d’être pardonné, accueillir avant d’être accueilli.
Cette règle n’est pas naïve. Elle suppose une force intérieure : savoir dire non quand il le faut, poser des limites quand l’autre abuse. Mais elle refuse la passivité comme position par défaut. Elle dit : tu es fait pour donner, non pour te protéger indéfiniment. C’est une position active.
Conclusion : choisir son humanité
Entre ces deux règles s’offre un choix existentiel : quel humain veux-tu être ?
L’homme de la négative : Celui qui ne dérange pas. Correct, fiable, invisible.
L’homme de la positive : Celui qui crée du bien. Imparfait, risquant, parfois maladroit, mais vivant.
La règle positive n’annule pas la négative : elle l’accomplit. Ne pas nuire reste la base. Mais s’y limiter, c’est peut-être bien refuser sa vocation d’homme. Tu n’es pas fait pour la simple abstinence : tu es fait pour aimer le premier.
[Saut de retour à la ligne]
Traite les autres comme tu aimerais être traité. Non par calcul, non par peur, mais par le désir profond de faire circuler la vie. C’est la maturité qui commence là où s’arrête la simple décence.









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