Grandeur et décadence d’ une Suisse « discrète »
- Michelle Cailler

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par Michelle Cailler - Juriste & Co-fondatrice de Themisia Gioia Il fut un temps où la Suisse se contemplait dans le miroir avec une naïve fierté. Sa neutralité quasi sacrée, sa Genève illuminée par la paix, sa démocratie directe vénérée comme une sorte de prière, ses banques discrètes et ses montres dont le tic-tac semblait rythmer un destin parfaitement maîtrisé.
Ce tableau idyllique n’a probablement jamais vraiment existé. Ce n’était qu’un décor, une image soigneusement encadrée. En ôtant le cadre, il ne reste plus que la trace du temps sur le mur du passé.
À de rares moments, parfois Genève retrouve encore les éclats de son ancienne splendeur : des limousines aux vitres teintées, des délégations qui arpentent au pas de course les couloirs de l’ONU, et des manchettes enthousiastes qui proclament que « Genève redevient une capitale diplomatique ». Mais derrière les flashs et les sourires protocolaires, une lumière s’est éteinte.
Les véritables négociations se jouent désormais ailleurs, à Mascate, à Doha, à Washington, dans des salles sans drapeau suisse.
Ici, au pays, on met surtout à disposition des lieux , des gendarmes , des militaires et des suites dans des hôtels luxueux. Le pouvoir de décision s’est déplacé ; il ne reste que l’art d’accueillir. Cette hospitalité passive laisse un goût amer.

La démocratie directe, elle aussi, a perdu de son authenticité. On continue de célébrer le peuple souverain, les urnes, les bulletins et les affiches des partis politiques mais si les couplets semblent subsister,la mélodie a changé.
Les grandes orientations de politique étrangère suivent désormais un autre rythme, dicté par les impératifs économiques, la peur de l’isolement et un alignement qui se veut « discret » mais néanmoins existant sur l’orbite euro‑atlantique. Les référendums ne font plus que ratifier, avec retard, des textes déjà négociés ailleurs. Ce « rituel » presque sacré ressemble de plus en plus à une cérémonie funéraire pour une souveraineté en déclin.
Les interminables tractations bilatérales avec l’Union européenne illustrent parfaitement cette réalité. On invoque le « pragmatisme », la « sécurité juridique » et le « développement de la voie bilatérale ». En pratique, la Suisse s’enchaîne à une relation qui scelle sa dépendance : elle intègre des pans entiers de droit européen qu’elle n’a pas contribué à écrire, accepte un alignement dynamique et des mécanismes de règlement des différends largement calibrés à Bruxelles. Ce n’est pas une trahison, c’est le réalisme des vaincus.
Les banques, autrefois symboles fiers de la puissance économique nationale, ont été ramenées à la réalité.Le fameux secret bancaire n’est plus un atout, ni même un secret : seulement un souvenir dont on parle à voix basse.
La place financière a été standardisée, contrôlée, normalisée.
Elle continue d’exister, et même de prospérer, mais sans éclat. La Suisse ne fait plus rêver par ses secrets, seulement par sa rigueur.
Quant à la neutralité, elle s’est lentement érodée. En adoptant presque intégralement les sanctions occidentales contre la Russie, tout en assurant rester fidèle au droit de la neutralité, la Suisse a brouillé son propre récit. Elle a choisi l’Occident, non par vision, mais par réflexe, troquant sa neutralité pour une position subalterne au service des puissances dominantes.
On l’invite encore à Genève, mais par habitude plus que par nécessité, on lui exprime de la gratitude, mais on ne lui confie plus les clés des discussions décisives. La neutralité n’est plus un atout, juste une formule de politesse répétée par habitude.
On ne parlera pas de mort, mais d’effacement. La vraie Suisse a disparu, les montagnes tiennent, les finances publiques encore,mais le reste vacille. La Suisse qu’on admirait n’est plus que le souvenir folklorique d’un pays fatigué d’avoir été exemplaire.
La Suisse n’est pas morte ; elle est devenue orpheline de son propre mythe. Ce qui se défait, c’est un rêve, une fierté, une manière d’exister qui donnait un sens à l’ensemble.
Que reste‑t‑il à espérer ? Sans doute peu de choses, sinon l’illusion d’un destin passé. La Suisse glisse vers le confort sans grandeur, mettant ses ambitions au placard et se contentant d’administrer les restes du modèle jadis envié par tous.
À moins qu’un sursaut ne redonne souffle à cette neutralité vidée, à cette démocratie qui s’endort, à cette diplomatie fatiguée par sa médiocrité.
La Suisse oscille entre ces deux trajectoires, incapable de choisir. Elle continue d’afficher son sourire sur les boîtes de chocolat et les brochures touristiques.
Et sous le vernis des paysages idylliques et du chocolat, c’est une autre réalité qui affleure : celle d’un pays qui se souvient confusément d’un autre temps. Une Suisse qui dissimule avec peine la perte de son âme et le sens même de ce qu’elle était.
Il ne s’ agit plus pour la Suisse de défendre un modèle mais bien de retrouver son âme .
Bien à vous









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