On vous veut utiles. Devenez pleinement humains.Du consommateur programmé à l’être souverain : l’urgence du retournement intérieur.

« Chronique d’un regard intérieur » proposée par Frédérique Giacomoni, psychiatre et cofondatrice de Thémisia-Gioia.

L’homme n’est pas une variable
Il existe deux manières de regarder un être humain.
La première le voit comme un élément d’un ensemble : une unité statistique, une main-d’œuvre, un consommateur, un point de données. On lui demande de produire, d’acheter, de se conformer, de circuler. S’il ne produit plus assez, s’il ne consomme plus assez, on le déclare « inutile ». Non pas inutile à lui-même, ni à ceux qu’il aime, ni même à la vie – mais inutile au système. Comme si sa valeur se mesurait uniquement à ce qu’il rapporte.
La seconde manière de regarder l’homme commence par un refus : l’homme n’est pas une ressource. Il n’est pas un troupeau à orienter, ni un stock à optimiser, ni une variable d’ajustement au service d’un plan. Il est une personne. Un être capable de dire non, de choisir, d’aimer, de créer, de se tromper, de se relever et de devenir.
Le regard du berger
Toutes les grandes formes de domination partagent un même geste : elles cessent de voir des visages pour ne plus voir que des masses.
Elles parlent de population, de rendement, de comportements, d’impact, d’optimisation. Elles veulent gérer l’humanité comme on gère un troupeau : en réduisant les risques, en canalisant les désirs, en prévoyant les réactions. L’individu devient un problème à résoudre, une anomalie à corriger, une dépense à rationaliser.
Ce regard n’est pas toujours cruel. Il peut même se croire bienveillant. Certains se prennent pour des bergers : ils savent mieux que vous ce qui est bon pour vous, ce que vous devez consommer, penser, craindre et espérer. Mais un berger ne demande jamais à ses brebis ce qu’elles veulent devenir.
La pire servitude n’est pas toujours la chaîne visible. C’est parfois la vie entière organisée de l’extérieur, jusqu’à ce que l’homme oublie qu’il pouvait choisir et, surtout, se choisir.
L’homme réduit à sa fonction
Notre époque a inventé une forme plus douce de cette réduction : on ne vous force plus à obéir ; on vous rend dépendant. En effet, certains modes d’organisation et certains modèles économiques tendent à ne retenir de nous que ce qui se mesure, se prévoit ou se monétise. Cette dépendance s’installe lorsque nous en venons à chercher notre valeur dans ce qu’ils nous donnent en retour – salaire, visibilité, approbation (likes) – au point de ne plus oser nous écarter de leurs attentes.
On vous dit que votre valeur est votre productivité. Votre temps doit être rentable – « le temps, c’est de l’argent ». Votre attention doit être captée – les algorithmes l’exploitent déjà à outrance. Vos désirs doivent être stimulés – la publicité s’en charge depuis longtemps. Votre identité doit être consommable – les données se monnayent très cher.
Et si une machine peut faire ce que vous faisiez, alors la question devient brutale : à quoi servez-vous ?
Mais cette question est déjà fausse.
L’homme peut servir, mais il ne se réduit pas – Dieu merci ! – aux services qu’il rend. Il est. Il pense, il aime, il souffre, il prie, il médite, il espère, il transmet. Un enfant ne produit rien. Un vieillard malade ne consomme peut-être plus « utilement ». Une personne en silence, en deuil, en contemplation, ne rentre dans aucun tableau de bord. Et pourtant, aucune de ces vies n’est moins humaine.
Une civilisation qui ne sait plus voir la valeur d’un être hors de son utilité a déjà commencé à le considérer comme jetable.
Ce que rappelle Léon XIV
Le pape Léon XIV a rappelé avec force, notamment à Lourdes le 27 septembre 2026, que la dignité humaine ne se mesure pas et ne se discute pas. Elle appartient à chaque personne par le simple fait d’exister, et elle demeure entière dans la maladie, la souffrance, la faiblesse ou la mort. Notre valeur ne dépend donc ni de nos capacités, ni de notre rendement, ni de notre utilité pour un système.
Face à l’intelligence artificielle (IA), il ne condamne pas la technique en elle-même ; il refuse qu’elle devienne un instrument de domination, d’exclusion ou de remplacement de la personne. L’IA, dit-il, doit rester au service du bien humain, sans compromettre l’identité, la dignité ni les libertés fondamentales de l’être humain.
C’est précisément le retournement dont nous avons besoin : remettre la personne au centre, avant la machine, avant le marché et avant la performance. Car une IA peut traiter des données, mais elle ne peut pas répondre à la question du sens, et encore moins, selon moi, porter la responsabilité morale d’une vie. L’homme n’est pas ce que la machine peut simuler ; il est celui qui cherche la vérité, qui aime, qui choisit et qui est appelé à l’éternité.
Le va-vers-toi
Face à ce mouvement qui pousse toujours vers le dehors – vers le marché, l’algorithme, l’opinion, la performance – il faut opérer un retournement.
Un va-vers-toi.
Il ne suffit pas de résister aux pouvoirs qui nous réduisent : il faut encore retrouver en nous ce qu’ils ne sauraient définir ni posséder. Car on peut contester le troupeau tout en restant prisonnier de ses réflexes, de ses peurs et de ses désirs fabriqués. Le véritable retournement commence là : ne plus seulement résister au-dehors, mais retrouver au-dedans la source de notre liberté. Non pour nous enfermer en nous-mêmes, mais pour nous ouvrir à cette présence plus grande que nous, qui nous appelle à devenir pleinement humains.
Il ne s’agit ni d’un repli égoïste, ni d’une fuite hors du monde, mais bien au contraire d’un retour au centre de soi, là où l’on cesse d’être défini par ce que l’on possède, ce que l’on produit ou ce que l’on consomme. C’est là que l’homme retrouve sa liberté réelle : non pas celle de faire n’importe quoi, mais bel et bien la liberté de devenir ce qu’il doit devenir.
Le retournement est une conversion du regard. Au lieu de se demander : « Que pense-t-on de moi ? », l’homme se demande « Qui suis-je ? ». Ou encore, au lieu de se demander « Que puis-je obtenir ? », il se demande « Que dois-je devenir ? ». Au lieu de chercher sa place dans le troupeau, il cherche sa vocation devant ce qui le dépasse.
Car l’homme n’est pleinement souverain que lorsqu’il reconnaît qu’il n’est pas la mesure ultime de tout. Il est souverain parce qu’il est relié à plus grand que lui : à la vérité, à la beauté, au bien, à Dieu, à cette part d’éternité qui l’empêche de se réduire à sa fonction.
L’homme en devenir
L’homme souverain n‘est pas l’homme accompli. Il est l’homme en chemin.
Dans la perspective spirituelle que je défends, nourrie notamment par la pensée d’Annick de Souzenelle, l’homme porte en lui une destinée divino-humaine : une vocation à grandir, à s’approcher du bien, à transformer sa vie intérieure comme on cultive un champ. Il ne se contente pas d’exister ; il travaille à devenir. Il reprend autorité sur ses pensées, ses désirs, ses peurs et ses paroles. Il ne se laisse plus administrer par la peur, la mode ou la nécessité.
Cette souveraineté n’est pas la domination des autres. C’est très exactement le contraire : celui qui se gouverne lui-même n’a plus besoin d’écraser autrui pour exister. Il peut rencontrer l’autre comme un visage, non comme un moyen. Il peut bâtir, transmettre, protéger, aimer.
Deux chemins
Il y aura toujours deux chemins. Ces deux chemins ne séparent pas deux catégories d’êtres humains. Ils traversent chacun de nous : nous pouvons chercher la liberté dans un domaine et consentir à notre propre réduction dans un autre.
L’un mène à l’homme-masse : docile, obéissant, prévisible, utile tant qu’il produit et consomme, remplaçable dès qu’il ne sert plus. Ce chemin dessine un monde sans mystère, sans liberté dangereuse, sans profondeur, sans inattendu – un monde parfaitement gérable et prévisible.
L’autre mène à l’homme debout : libre parce qu’il est intérieurement enraciné, conscient d’une dignité irréductible à son rendement, vivant parce qu’il est en devenir. C’est le chemin de celui qui se retourne vers lui-même, puis vers le haut, et découvre qu’il n’était jamais fait pour être une pièce dans une machine.
Le vrai combat de notre temps n’est pas d’abord entre des partis, des classes ou des peuples. Il se joue dans chaque conscience : rester une donnée parmi d’autres – une simple donnée exploitable –, ou bien vivre en personne libre, consciente d’une dignité qui ne l’a jamais quittée et appelée à l’éternité – car, la valeur d’un être humain ne se chiffre pas : elle demeure entière, indépendamment de son utilité, de ses capacités ou du regard porté sur lui.
Une liberté qui se vérifie dans les actes
Il ne s’agit pas de devenir plus performant jusque dans sa vie intérieure, mais de cesser de confondre sa propre valeur avec une performance.
Le retournement se vérifie dans nos actes : dans la manière de travailler sans réduire autrui à son rendement ; de soigner en écoutant la personne, sans la réduire à son diagnostic ; de consommer sans tout transformer en marchandise et d’exercer une responsabilité sans confisquer la liberté des autres.
Nous ne devenons pas plus humains que les autres en nous retournant vers nous-mêmes ; nous apprenons à reconnaître, en nous comme en eux, une humanité qu’aucun rendement ne peut mesurer et qu’aucun pouvoir ne devrait réduire.
Et vous ? Quel choix faites-vous ?



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