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Itinéraire d’une enfant fracassée

  • Photo du rédacteur: Michelle Cailler
    Michelle Cailler
  • il y a 4 jours
  • 5 min de lecture

Par Michelle Cailler (juriste et fondatrice de Thémisia Gioia) 

 

Il y a des morts qui ne devraient pas passer inaperçues. Des morts qui racontent à la fois une vie et une époque, et révèlent aussi une dérive collective. Loana s’est éteinte dans le silence de l’indifférence, dans un minable appartement de la banlieue niçoise, seule avec son chien, la seule vraie fidélité qui lui soit restée jusqu’au bout. Une mort invisible, presque honteuse. Quelques lignes de presse comme une nouvelle sans importance. Et pourtant, cette disparition devrait nous troubler au plus profond.

 

Comme si la mort ne suffisait pas, un bataillon « d’amis » d’anciens collaborateurs ou d’influenceurs avides de lumières, fussent-elles morbides, s’est aussitôt emparé du drame. Chacun a versé sa petite larme sur le net, remis en avant un souvenir bien calibré, publié une photo pour “honorer sa mémoire” et surtout tenté d’»exister » un peu plus fort pendant quelques heures. Ce défilé de faux chagrins a quelque chose de nauséeux et

d’indécent : un escadron de charognards qui tournent au-dessus d’un corps encore tiède pour grappiller les quelques restes d’attention qu’elle pouvait susciter.

Même morte, Loana devait encore nourrir le cirque médiatique.

Car il ne s’agit pas seulement d’une célébrité déchue. Il s’agit d’une enfant fracassée, d’une jeune femme brisée par trop de blessures, jetée sous la lumière artificielle des projecteurs, avant même d’avoir pu apprivoiser sa nuit. Une lumière crue, inhumaine, qui ne pardonne rien, ni la fragilité, ni la lenteur, et surtout pas la vérité.

 

Une existence dévorée par le feu des néons

 

Loana, présentée comme une « star de téléréalité », un label du show bizz derrière lequel peut disparaître l’humaine. Loana n’était pas une vedette. C’était une jeune femme ordinaire, cabossée par la vie, en quête d’un peu d’amour et de reconnaissance. On lui a tendu un micro, une caméra, et surtout une promesse « Tu vas exister. »

 

Et bien sûr on a passé sous silence le tribut à payer.

 

Dans cet univers cruel et implacable exister signifie s’exposer sans réserve, se mettre à nu devant tous, livrer son corps et son âme en pâture à des inconnus avides d’éprouver quelque chose, un plaisir malsain : la chute des autres.

 

Au début, c’était l’euphorie. Adulation, sourires, lumières, contrats, pages people. Puis, rapidement le vertige : les excès, la solitude, la dérision, la sensation d’être un mirage qui se consume comme un feu en dévore un autre. Loana n’était ni folle ni inconsciente ; elle était blessée, exploitée, égarée sans repère, dans une arène où personne ne vous tend la main quand vous tombez.

 

 

Le théâtre des fauves

 

Les prédateurs du monde médiatique existent bel et bien : producteurs calculateurs, présentateurs sans états d’âme, journalistes à l’affût de la formule choc. Ces monstres ne naissent pas seuls, ils se nourrissent de notre attention, de nos regards, de notre curiosité malsaine, de notre appétence morbide.

 

Nous sommes collectivement, un vaste public en attente du spectacle : on veut voir, juger, commenter. Ceux qu’on portait aux nues hier sont aujourd’hui méprisés. Chaque humiliation publique devient une distraction. La détresse devient un fil d’actualité qu’on fait défiler sans plus y prêter attention.

 

Rien de nouveau sous le soleil : jadis, les foules allaient voir les supplices comme des fêtes populaires. Il y avait de la musique, des cris, des rires. On tirait des leçons morales de la chute d’un autre. Nous nous pensons civilisés : on ne jette plus de pierres, mais on lapide avec des mots, des images, des clics. Sur les écrans où la souffrance des suppliciés est exhibée devant nos yeux, les victimes se brisent en silence.

 

 

La crucifixion moderne

 

Loana a connu ce supplice. On l’a exposée, rejetée, avant de la ridiculiser, de l’humilier. De ses blessures, on a fait les péripéties d’une série : les rechutes, les excès, les photos “choc”. Chaque étape de sa lente descente devenait un épisode. Ce n’était plus une femme, une personne humaine, c’était un concept, une caricature. Et cette cruauté rapportait gros : l’audience, la publicité, les vues.

 

La presse dite “satirique”, elle aussi, a cru bon de ricaner encore après sa mort. Comme si l’ironie pouvait justifier la lâcheté. Elle démontre par sa bassesse la faillite morale de notre société. On ne citera pas ce média afin de ne pas lui offrir même une once de publicité même négative mais son geste parle de lui-même et de notre humanité. Moquer les faibles n’est pas de l’humour, c’est une abdication. C’est le rire du bourreau, pas de celui qui résiste.

 

 

 

 

 

Le silence et le chien fidèle

 

 

Ce qui touche au plus profond, c’est ce dernier acte : elle, seule, dans son appartement, avec son chien, mort lui aussi, de soif et de faim, allongé à ses pieds. Le seul être vivant à avoir traversé les épreuves sans faillir. L’animal est resté là, fidèle et silencieux. Il y a là quelque chose de saisissant et de terriblement symbolique : lorsque l’humain se détourne, l’animal, lui, veille.

 

Cette scène devrait nous hanter. Elle nous parle d’abandon, de solitude et d’une honte collective. Elle expose la vérité nue : la mort de Loana n’est pas un « fait divers » mais le symptôme d’un manque d’amour et d’une indifférence de tous qui l’a laissée seule jusqu’au bout.

 

 

Pâques et la résurrection des consciences

Cette semaine de Pâques nous force à regarder en face ce qui est en train de mourir en nous. Le message pascal n’est pas qu’un souvenir de notre foi, c’est une figure éternelle : Comment parler de résurrection si nous crucifions jour après jour les plus fragiles ?

 

Chaque société a ses victimes expiatoires : autrefois, on désignait des boucs émissaires, aujourd’hui, ce sont les âmes fragiles qui sont livrées. Pâques porte la promesse d’un renouveau, d’un pardon, d’un éveil. Notre époque réclame une résurrection des consciences, un sursaut de compassion.

 

Loana, malgré elle, sans le vouloir nous offre une ultime leçon : celle de l’indulgence et de la tendresse. Et surtout de l’humilité. Ne pas se croire au-dessus de ceux qui chutent. Ne pas condamner sans comprendre. Rappeler que partout où la vie a été abîmée, elle peut encore, d’une façon mystérieuse, renaître.

 

 

L’enfance brisée et nous

 

“Itinéraire d’une enfant fracassée” : ce n’est pas la seule histoire de Loana. Elle est nôtre, à des degrés divers. L’enfance meurtrie, l’adulte désemparé, la société qui détourne le regard. Loana nous a tendu un miroir, nous avons préféré l’ignorer.

 Alors, si son destin tragique peut encore avoir une portée, qu’il ravive au moins notre humanité. Qu’il nous rappelle qu’une société qui rit de la souffrance passe à côté du sens de la vie.

Dans le silence de la chambre où la vie l’a quittée, il y a peut-être eu, une paix enfin retrouvée, une paix qu’aucun projecteur ne lui a volée.

 Et, dans ce souffle ultime, quelque part, une lumière plus vraie, plus pure que toutes celles qu’on lui a arrachées

 
 
 

1 commentaire


jacky.brouze
il y a 2 jours

Je ne connaissais pas cette femme, probablement jeune, qui s'est apparemment laissée happer par l'ogre du spectacle volé. Que Dieu la reçoive dans la douceur et la chaleur que nous n'avons pas réussi à lui donner.

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