Epstein files : Non, ce n’est pas encore un nouveau cri d’indignation, mais une ode à ce qu’il reste d’humain en nous !
- Michelle Cailler

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par Michelle Cailler - Juriste & Co-fondatrice de Themisia Gioia
L’enfance profanée : quand le sacré est foulé aux pieds
L’humanité sous emprise : comment un dispositif pédocriminel tient le monde à la gorge…
On cherche à nous convaincre que l’affaire Epstein n’est qu’un « scandale ». Un de plus. L’histoire sordide d’un milliardaire détraqué, d’une île privée, « de massages suspects » et de quelques individus de l’hyper-classe embarrassés. Or cette façade se fissure.
Nous savons désormais qu’il ne s’agit pas uniquement d’un homme et de ses prétendus excès, mais d’un réseau organisé. Des millions de pages de dossiers, des milliers de vidéos et de photos, des listes de noms qui remontent jusqu’aux sommets de la finance, de la politique, des services de renseignement, de la royauté, du show-business, de la tech, du monde universitaire et des grandes fondations. Contrats, mails, vols, visites, dons, rendez-vous, tout cela dessine une trame structurée, et non une simple anecdote.
Nous savons aussi que des enfants, parfois très jeunes, ont été recrutés, déplacés, conditionnés, brisés, non seulement pour satisfaire des pulsions, mais afin de fabriquer des outils de chantage, de contrôle et de docilité au plus haut niveau.
Il faut donc oser poser la question que l’on tient à éviter à tout prix : et si l’affaire Epstein n’était pas un scandale au sens d’un accident regrettable, d’une monstruosité exceptionnelle, mais la mise à nu, nette et brutale, du noyau froid du système qui nous gouverne depuis des décennies, et, sous d’autres visages, depuis des siècles ?
Ce qu’exposent au grand jour les dossiers Epstein, et bien d’autres avant eux, dépasse de loin les limites de ce que notre imaginaire pourrait tolérer . Il ne s’agit pas seulement de sexualité, ni même d’« abus », le terme est bien trop aseptisé, mais d’une architecture du pouvoir qui se nourrit à la source la plus sacrée et la plus fragile : le corps des enfants.
Quand la honte devient instrument de domination
Prenons la mesure de ce que cela implique : des enfants enlevés à leurs foyers, recrutés dans des orphelinats, des quartiers défavorisés, des zones en conflit, livrés à des hommes et des femmes promus à des postes au sommet de la finance, de la politique, des médias, des monarchies et des organisations internationales. Les actes commis sont tels qu’aucun retour en arrière n’est possible. Une fois cette frontière franchie, on cesse d’être un citoyen ordinaire pour devenir une créature du système.
Le terme russe s’est imposé : kompromat, le dossier qui vous tient mais aussi le sésame qui vous ouvre toutes les portes.
On vous place en situation, on filme, on classe les preuves. Ensuite ? ensuite tout s’ouvre comme par magie : invitations, contrats, promotions, traitement médiatique favorable. En échange, il faut être docile, garder le silence et apposer votre signature là où on vous le demande, au moment opportun.
L’effroi tient aussi au fait que ce dispositif ne se contente pas d’asservir ces élites : il les sert. Il comble ce que le désir blessé recherche au plus profond de lui-même, à savoir l’illusion d’être au-dessus des autres, des lois et de toute contrainte. Il les convainc de leur impunité, car trop d’intérêts s’effondreraient si la vérité apparaissait au grand jour. En somme, la honte devient une monnaie d’échange. Plus l’irréparable a été commis, plus le système vous juge précieux et vous confie des responsabilités, précisément parce que vous êtes tenu, déjà compromis, et que vous n’avez plus rien à préserver sinon l’apparence de votre puissance.
Un dispositif séculaire
On voudrait croire à une dérive récente, produit d’un capitalisme épuisé ou d’une modernité en perdition. L’histoire sur le long terme raconte pourtant une réalité différente.
Dans l’Antiquité et au Moyen Âge, la pédophilie n’était pas partout considérée comme une faute honteuse et cachée : elle relevait souvent d’un privilège de classe, marque de richesse, de statut et d’autorité.
Disposer d’un jeune garçon, c’était attester son appartenance au sommet de la hiérarchie, tout comme revendiquer un droit d’usage sur les corps des plus vulnérables, parfois sous couvert d’éducation, d’initiation ou de formation morale et physique.
À l’époque contemporaine, le problème n’a pas touché uniquement les internats d’élite britanniques ou l’Église catholique que l’on se plaît à stigmatiser. La plupart des grandes traditions religieuses portent aussi leurs propres scandales.
Dans les milieux protestants évangéliques on a vu des pasteurs protégés par leurs communautés abuser de mineurs ; des écoles juives orthodoxes et certaines écoles talmudiques ont longtemps étouffé des faits similaires au nom d’une omerta protectrice ; dans des contextes musulmans, l’autorité d’un imam, d’un cheikh ou d’un maître des sciences islamiques a servi de paravent à des violences commises sur des enfants. L’image troublante du Dalaï-Lama embrassant un enfant sur la bouche, présentée comme anodine, illustre à sa façon cette confusion toxique entre prestige spirituel et franchissement de limites élémentaires.
Partout, on observe le même schéma : des enfants perçus comme accessibles dès qu’ils gravitent dans l’entourage d’une figure de prestige ; une aura religieuse ou morale qui soustrait les agresseurs aux regards ; et une organisation du silence, de la minimisation et de la protection, justifiée par la défense de la réputation collective. Dès qu’une institution s’érige en gardienne du sacré avec une concentration du pouvoir sans réel contrepoids, le même péril réapparaît, celui d’une inversion où le sacré sert de paravent pour profaner les plus purs et les plus faibles qui auraient dû être les mieux protégés.
Massacrer l’innocence : le crime qui nourrit le système
À un tel degré d’horreur, la question surpasse la seule sphère politique. On touche à une dimension métaphysique. Ce n’est pas un hasard si beaucoup de ces actes prennent une allure quasi rituelle. Sans que leurs auteurs adhèrent forcément à un culte satanique organisé, mais parce qu’ils instrument une inversion totale : ce qui devrait rester le plus inviolable, l’enfant, devient l’objet d’une jouissance dévastatrice.
Le message est clair : rien n’est sacré, tout est permis, et c’est plus fort que nous.
L’horreur est effective : des agresseurs qui recourent à des symboles, à des déguisements et à des mises en scène pour briser l’âme des enfants, les couper d’eux-mêmes, de leurs repères et de toute transcendance.
À ce stade de profanation, parler d’une puissance « démoniaque » n’a rien d’abusif. Il ne s’agit pas d’une fable, mais d’une force très concrète, qui se nourrit de la destruction de l’innocence, qui se structure en système et qui fait de l’atteinte à l’enfant son cérémonial de domination.
Pourquoi sommes nous incapables de briser ce joug ?
La question s’impose : comment expliquer que nous, en tant qu’humanité, n’ayons pas déjà fait déchoir l’ordre établi ?
Il y a d’abord le déni.
Beaucoup peinent à admettre que de tels faits se produisent, et plus encore à une telle échelle, avec des personnalités vues sur les plateaux télé, dans les parlements, dans les palais royaux.
Face à l’inconcevable, l’esprit se protège : « Ce n’est pas possible. Ils exagèrent… forcément. C’est du complotisme. » Et le système reprend sa respiration pour mieux continuer.
Vient ensuite le contrôle des institutions.
Lorsque la police, la justice, les services sociaux, les grandes ONG, les Églises et les médias abritent des personnes compromises et corruptibles, l’appareil censé protéger se change en muraille.
Les lanceurs d’alerte sont tournés en ridicule, les victimes diabolisées, les journalistes (enfin les rares qui font encore leur métier) rappelés à l’ordre. Les enquêtes s’ouvrent, simulent une avancée, désignent un bouc émissaire, puis referment le dossier.
S’ajoute une arme redoutable : la confusion.
On mêle sans scrupule, faits établis, rumeurs délirantes, fantasmes satanistes, fictions et discours anonymes.
Au final, tout ce qui touche à la pédocriminalité impliquant des élites est renvoyé au « complotisme ». Et pendant que l’on ergote pour savoir si telle théorie est absurde, les réseaux bien réels, eux, poursuivent leurs activités.
Enfin, nous avons perdu le sens du sacré.
Dans un monde où l’enfant devient parfois un « projet », un coût, une variable logistique, où le corps se réduit à un support de performance ou de consommation, nous avons éteint notre capacité collective à poser une limite non négociable : « Ici, c’est NON. Et c’est Absolu. »
Là où certaines cultures entouraient l’enfance d’interdits protecteurs, nous avons laissé la marchandisation, l’obscénité globale et la fragmentation sociale affaiblir ces bastions.
Relever la tête : rétablir le sacré
Que faire, dès lors, face à un système qui semble, depuis des siècles, se nourrir de notre impuissance et de notre déni ?
D’abord, révéler.
Bannir les euphémismes. Parler de crimes contre l’humanité. De profanation de l’enfance. De réseaux pédocriminels impliquant des élites. Le faire sans trembler, sans se laisser intimider par l’étiquette « complotiste », utilisée pour faire taire les questions qui dérangent.
Ensuite, remettre les victimes au centre, non comme objets d’une compassion distante, mais comme un gouvernail.
Écouter leurs récits et accueillir leurs silences. Refuser que leur parole soit, encore une fois, sacrifiée sur l’autel de la respectabilité des institutions.
Puis (re ?)construire de véritables communautés morales, capables de surveiller les structures de pouvoir, de soutenir les lanceurs d’alerte et de protéger les enfants en amont, bien avant que ce système mortifère ne les récupère.
Ne plus déléguer aveuglément à des dispositifs abstraits ce qui relève d’abord de notre responsabilité d’êtres humains : veiller sur ce qui est sacré.
Enfin, et c’est sans doute le plus difficile, réapprendre à croire que quelque chose est vraiment sacré.
Pas au sens d’une idéologie, mais comme une expérience à la fois personnelle et collective. La réalité ce sont les enfants, la parole donnée qui leur est due, leur corps vulnérables et fragiles devant lesquels tout pouvoir se doit de s’incliner. Sacré. Point.
Tant que nous accepterons, en silence, que l’on puisse « discuter » de cela, composer avec, relativiser, ironiser, ce système délétère conservera l’avantage.
Le jour où une masse critique d’êtres humains, au‑delà des partis, des croyances et des pays, dira : « Nous savons. Nous voyons. Et nous ne tolérerons plus cela », alors la peur changera enfin de camp.
Ce jour-là, le mur de la puissance démoniaque de ce système commencera à se craqueler puis à se fissurer.
Car ce qui le nourrit depuis des siècles ne tient pas seulement à la perversité de ces monstres : c’est aussi notre renoncement collectif à défendre le sacré.



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